Chemin de Croix

1 ère station : Jésus est condamné à mort

Tous les pouvoirs s’en mêlent, les politiques et les religieux, les médiatiques et les économiques. Quand on saisit un bon Bouc émissaire, on ne va pas le lâcher comme cela : « Vous ne voyez pas quel est votre intérêt, dit le grand Prêtre Caïphe : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » (Jean XI,46)

 

Seigneur, préserve nous des jugements hâtifs, de l’arbitraire : nous aussi, nous jugeons, nous condamnons. Prends pitié de nous.

 

2 ème station : Jésus est chargé de sa croix

Il porte lui-même le bois de son supplice, comme trop d’exclus trainent indéfiniment de poids de leur vie, accusés, dénoncés du doigt, humiliés et devant s’avancer, marcher, tituber, se trainer comme des coupables, pierres d’achoppement des sociétés consommatrices et productivistes.

Seigneur, préserve nous de l’utile à tout prix, n’enlève pas de nos coeurs l’écharde qui pourrait nous désigner, à notre tour, à l’infâmie. Prends pitié de nous.

 

3 ème station : Jésus tombe sur le chemin

Il est si long, si noir, si humide, ce lent couloir de l’exclusion que si l’on croit en sortir, c’est la première chute qui attend, qui guette et fait trébucher sous le regard ironique de ceux-là qui vous avaient déja étiquetté « inclassables », « irrécupérables ».

Seigneur, prends pitié de nos chutes, des plus secrètes, des plus honteuses et mets en nos coeurs la grâce de compassion pour celles et ceux que nous avions déja jetés dans la fosse.

 

4 ème station : Marie rencontre son Fils

Il s’est relevé, il regarde le ciel et reprend espoir lorsque le regard de sa Mère croise ses yeux guettés par la désespérance ; cette Mère, pétrie de courage et de tendresse, qui peut nourrir les pauvres et les exploités, cette Mère-nation lorsqu’elle retrouve sa vocation de nourricière en partageant ses deniers et redonnant la dignité aux peuples qui aspirent au développement.

Seigneur, qu’avons-nous fait du partage avec les démunis pendant ces Quarante Jours? Prends pitié de nous.

 

5ème station : Simon aide Jésus à porter sa croix

Il traverse la ville, le condamné. Derrière lui, une station … ferrovière, le grand carrefour des départs – avant le dernier.Pour tout bagage, lui, une croix. Une lourde traverse de chemin de fer ? Autant d’hommes, autant de formes de croix. Qui aide à porter ma croix ? Oserais-je seulement accepter l’aide d’un Simon voyageur ?

Seigneur, nous avons souvent les mains vides mais l’air souvent affairé et absorbé lorsque la vieille femme ploie sous son cabat, lorsque la mère de famille n’arrive plus à rassembler ses enfants comme la poule ses poussins, lorsque le vieillard crache et vacille et nous annonce notre future déchéance.Prends pitié de nous.

 

6 ème station :Véronique essuie le visage de Jésus

Il est sale ce visage, pollué, marqué par les brindilles de charbon disparues, griffé, gifflé, façonné par la sueur et les larmes : une femme en compassion se penche et recueille les traits sublimes et outragés. Elle prophétise une face glorieuse.

Seigneur, vers quelles agonies savons nous tendre la main et caresser le front trop blême, apaiser les lévres déssèchées, serrer les doigts gourds et déja saisis par la froidure ? Seigneur , prends pitié de nous.

 

7 ème station : Jésus tombe une deuxième fois

Réconforté par sa Mère, essuyé par la délicatesse d’une femme, ne voilà-t-il pas qu’Il chute à nouveau ? Ce n’est plus la tentation du désespoir. Est-ce l’émotion du dernier regard maternel, l’adieu prématuré aux tendresses de la vie humaine ? L’opprobe publique et vengeresse qui étouffe aussi vite ces douces brèches perpétrées dans la touffeur de la colère populaire ? Mystère pour toujours d’une chute après le réconfort.

Seigneur, prends nos propres chutes misérables ou discrètes, cache-les dans le manteau de ta miséricorde. Prens pitié de nous.

 

8 ème station : Jésus croise des femmes de Jérusalem

Des femmes suivent le cortège, elles ne poussent pas les you-you de fête mais des hululements, des gémissements, procession des veuves d’aujourd’hui ou de demain. Veuves d’Israël, veuves de Palestine, du Kosowo, de Serbie ou d’Albanie … de partout. Litanie hélas! interminable … Veuves ou femmes stériles : quelle est la profondeur de ces douleurs insondables ?

Seigneur , prends pitié de nos assèchements de coeur, de nos raideurs, de toutes ces défenses, ces herses que nous dressons . Prends pitié de nous.

 

9 ème station : Jésus tombe pour la troisième fois

« Jamais deux sans trois ! » s’esclaffe le gavroche railleur et incrédule. Gamin, tu exorcises ta peur ! Dans ce gibier de potence aurais-tu deviné ton père ? Malheur à celui qui dans sa cruauté d’enfant confond l’innocent et l’assassin ! « Malheur à la Ville dont le Prince est un enfant ! »

Il est tombé comme au pied du gibet : le supplice est commencé. La foule tressaille. La marmaille n’aime pas les sanglots des femmes. S’il se relevait plus vite, la populace en serait comme innocentée, car sa faiblesse l’accuse.

Seigneur, les chutes sans surprise sont les plus humiliantes. Prends-pitié de nous.

10 ème station : Jésus est dépouillé de ses vêtements

Humiliation de la nudité non désirée.Pas la douce nudité du nourrisson. Pas celle d’Adam dans sa gloire d’avant la chute, lorsque le sexe, comme tout le reste, était pur. Non!

 

La nudité de l’esclave, du soumis, de celui qui ne peut plus rien cacher et qu’on exhibe comme un ultime chef d’accusation : il a troublé la pudeur publique !  L’ordre quoi !

Seigneur, prends pitié de nos pudibonderies, de nos fausses pudeurs, de nos affèteries. Purifies nos coeurs trompés par le désir mauvais et nos corps retrouveront la beauté adamique. Prends pitié de nous.

 

11 ème station : Jésus est cloué sur la croix

La poutre gît à terre. Les bras écartelés en T, paumes distordues vers le ciel , ensanglantées; les coups sourds et rapides, les crissements des cordes, l’halètement des voyeurs, des derniers cris des imposteurs dissipés dans la plèbe, soupirs et sanglots retenus par l’implacable silence qui pèse et soulève le supplicié : sinistre et sanglante élévation .

 

Seigneur, avec ce corps pantelant d’innocence tous nos crimes et nos péchés sont cloués sur l’arbre sec. La coupe se vide lentement, comme le sang qui brille, s’arrête et sèche. Prends pitié de nos sécheresses infinies, de nos stérilités.

 

12 ème station : Jésus agonise, meurt sur la croix.

« Il a crié ! », murmure-t-on dans la foule. « Qui appelle-t-il ? Elie ? » Dernière parole, dernier malentendu.Le cri, tombé dans la multitude, a rebondi vers le firmament noir. Mais le menton se fige parce que la bouche demeure ouverte, béante, tandis que les yeux se sont clos. Midi au zénith. Noirceur et ténèbres pendant trois heures, pendant que les tombeaux s’ouvrent et que les morts courent dans les ruelles.  « Sûrement cet homme était un juste ! » Qui a dit cela ? L’homme d’armes. Le chef des gens d’armes. Le glaive s’incline devant le Verbe qui traverse la puissance des nuées pour incliner le pardon de Dieu vers la terre.

Merci, Seigneur de toutes les pitiés.

13 ème station : Jésus est détaché de la croix

La terreur de minuit en plein midi a dispersé la racaille.Restent les fidèles, les tout proches et d’abord sa Mère : elle recueille et berce l’enfant dans ses langes de deuil ; elle essuie non plus le lait aigre et si blanc mais le sang. Et les femmes et saint Jean.On ne pallie pas à la douleur de la mort, on la sent qui s’incruste dans la chair pour nourrir indéfiniment la mémoire. Le deuil n’est pas commencé et nul ne saurait le faire. On ne fait pas le deuil de Celui qui si tôt prendra le nom nouveau : « Ressuscité » ! Cette espérance est folle mais console déja le coeur des femmes et de l’ami.

Prends pitié, Seigneur, de nos sagesses, de nos calculs et de nos petites consolations.

14 ème station : Jésus mis au tombeau

Il l’avait accueilli, chez lui, de nuit. Il le recueille, ce Joseph d’Arimathie, en plein jour de cette nuit, pour l’ensevelir dans ce recès de rochers d’où Elie a reconnu le pas silencieux de Dieu, dans cette grotte comme à Bethléem ou avait commencé le premier enfantement.

ombeau taillé dans le roc,- ferment enfoui pour que tout soit scellé, mais vaincu par la puissance du Père. Il n’est de rocher si profond et si blanc d’où ne puisse couler la Source où l’eau et le sang pour toujours sont mêlés.

Seigneur, merci pour ce Baptême.

Jeudi Saint

UnknownNous n’épuiserons jamais le mystère de l’Eucharistie, dont nous célébrons ce soir l’institution ;  retenons aujourd’hui qu’elle est l’acte définitif d’Alliance entre Dieu et nous, dans le Christ, l’Agneau Pascal.

Rappelons-nous en quels termes Jean Baptiste désigne Jésus à ses disciples : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (Jn.1, 29). L’évocation de l’agneau immolé nous rappelle la sortie d’Egypte, avec le repas pascal (cf. Ex.12, 1-28), et applique à Jésus la prophétie d’Isaïe sur le serviteur humilié, l’innocent qui porte sur lui les fautes des foules (Is.53, 12). Sous quelque angle qu’on l’envisage, l’Eucharistie est mémoire de l’intervention de Dieu en faveur de son peuple opprimé, prophétie du Royaume, le festin des noces de l’Agneau (Ap.19, 9), célébration enfin de notre délivrance dans le Christ mort et ressuscité. La Cène, même si parfois on l’a réduite à cela,  n’est pas un rite cultuel identitaire comme peuvent l’être certains cérémonials propres à telle ou telle association ; elle est l’accomplissement, l’actualisation de l’Alliance de Dieu avec nous ; elle est la manifestation suprême de l’amour du Père pour nous ; si bien qu’elle est toujours un événement nouveau, en quelque sorte inédit.

Parler d’alliance nous amène donc à regarder les contractants de cet acte, en l’occurrence Dieu, en son Fils, et nous. A quoi bon en effet contracter une alliance, si ce n’est pour mettre en œuvre un projet commun ? Ce projet, dont Dieu a l’entière initiative, c’est notre participation à la gloire du Christ, notre résurrection en lui. L’offrande que le Christ consent de lui-même pour sceller cette Alliance Nouvelle et Eternelle, appelle notre propre offrande. C’est cet échange mutuel qui est le fondement de la communion eucharistique ; car communier, ce n’est pas venir chercher et recevoir une force extérieure à nous, comme un ‘fortifiant’, mais c’est devenir un avec celui que nous recevons et à qui nous nous donnons. La messe est de l’ordre de l’amour ; elle a à voir avec l’union d’amour que peuvent connaître l’homme et la femme dans le mariage ; elle est donc une source inépuisable de vie.

C’est dans cette perspective que doivent être considérés les divers éléments constitutifs de la messe : le pain et le vin, par exemple, qui sont symboliquement la pâte de l’humanité, sont ici assumés par le Christ homme, pour devenir les signes sacramentels de sa présence au monde, son corps et son sang. Et l’Esprit Saint est le levain qui change en pâte nouvelle la création tout entière, nous en premier, qui sommes les acteurs de cette célébration. En adorant le Saint Sacrement, tout à l’heure, rappelons-nous que contempler le Christ, c’est nous laisser transformer par sa présence en nous, c’est nous ouvrir, nous offrir à son amour, c’est ‘bouger’, dans le sens où on ressort toujours changé de toute rencontre vraie.

Et là, Saint Jean nous rappelle quelque chose d’essentiel : pourquoi, quand il évoque la dernière Cène, ne parle-t-il pas explicitement de l’institution de l’Eucharistie ? C’est que le corps et le sang du Christ ne sont pas enfermés dans l’hostie et dans le calice ; le Christ est présent en tous ceux qui sont ses membres. L’Alliance avec Dieu va jusque là, jusqu’à l’engagement à servir ceux en qui est le Christ, qui sont son tabernacle, son ciboire ; sans quoi la messe, la vénération du Saint Sacrement ne seraint que des dévotions stériles, vidées du sens que le christ a voulu donner à son sacrifice.

Célébrer l’Eucharistie et nous laver les pieds les uns aux autres, c’est un même acte d’amour qui rend le Christ présent. Dissocier ces deux actes, c’est les rendre insignifiants l’un et l’autre. Ne profanons pas le corps du Christ, en nous blessant mutuellement ; ne renions pas notre Maître, en nous jugeant, en nous condamnant les uns les autres ! Soyons dans l’action de grâce pour l’Alliance que Dieu renouvelle sans cesse en son Fils livré pour nous ; devenons (c’est le fruit de la communion) celui que nous recevons, donnés, livrés à nos frères, surtout les plus proches du cœur de Dieu, les petits, les démunis ! Soyons Eucharistie dans le Christ !

Le Père de La Morandais dans « Secrets d’histoire »

secrets-dhistoire-19733-29247SI LES MURS DU VATICAN POUVAIENT PARLER…

ÉMISSION DU 26/03/2013

Depuis la basilique Saint-Pierre de Rome, Stéphane Bern nous dévoile les coulisses d’un des plus petits Etats au monde – 44 hectares ! – qui concerne pourtant plus d’un milliard de catholiques.

La grande histoire de la résidence du successeur de Saint Pierre, disciple de Jésus enterré sur la colline du Vatican, ses archives secrètes, son patrimoine exceptionnel, ses relations avec les immenses artistes Michel-Ange et Raphaël, sa chapelle Sixtine, ses jardins, ses gardes suisses, sa banque et surtout ses papes : des Borgia aux Colonna, en passant par les Orsini, souvent hauts en couleurs. Les portes fermées du Vatican s’ouvrent pour nous montrer aussi le pape dans sa vie quotidienne : ses repas, ses rituels, ses vêtements, son entourage. Un voyage historique de Rome à Avignon (où les papes se sont réfugiés) qui nous raconte comment le Vatican a réagi aux tourments de l’histoire, des guerres mondiales à la chute du communisme, en passant par la démission de Benoît XVI, du jamais vu depuis 1415 ! Avec la participation d’historiens et d’experts du Vatican, Secrets d’Histoire nous entraîne également à la villa Bonaparte, au palais Colonna, à Castel Gandolfo, partout où se sont jouées les grandes heures de la papauté.

Avec la participation de :

Monseigneur Poupard (cardinal)
Hélène Carrère d’Encausse (secrétaire Perpétuelle de l’Académie Française – écrivain)
Jean-Charles de Castelbajac (couturier)
Bernard Lecomte (écrivain)
Caroline Pigozzi (journaliste)
Régis Burnet (historien)
Dominique Chivot (écrivain)
Vincent Delieuvin (conservateur)
et le père Alain de La Morandais

« Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi » de Jean-Christophe Rufin

1356003868Immortelle randonnée signe l’entrée de Jean-Christophe Rufin aux éditions Guérin. Humour, autodérision, portraits, rencontres, anecdotes… La finesse de l’analyse, la limpidité du style dessinent un tableau original et attachant de Compostelle.Jean-Christophe Rufin a rejoint Compostelle par le Chemin du Nord, le plus sauvage, celui qui longe la mer.

Ce qu’il rapporte de ces 900 km à pied est la perception d’une humanité poétique et touchante. Son goût des gens, son sens de l’Histoire, de la singularité des lieux, des destins, la dérision qu’il s’applique à lui-même font de ce texte un manifeste enthousiaste et drôle du grand Chemin qui, certes, n’épargne pas le pèlerin mais dont celui-ci sort grandi et parfois même, heureux.

Présentation
Jean-Chistophe Rufin a suivi à pieds, sur plus de 800 km, le « Chemin du Nord » jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. Beaucoup moins fréquenté que la voie habituelle des pèlerins, cet itinéraire longe les côtes basque et cantabrique puis traverse les montagnes sauvages des Asturies et de Galice.
« Chaque fois que l’on m’a posé la question « Pourquoi êtes-vous allé à Santiago ?», j’ai été bien en peine de répondre. Comment expliquer à ceux qui ne l’ont pas vécu que le Chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager ? On est parti, voila tout. »
Galerie de portraits savoureux, divertissement philosophique sur le ton de Diderot, exercice d’autodérision plein d’humour et d’émerveillement, « Immortelle randonnée » se classe parmi les grands récits de voyage littéraires.
On y retrouvera l’élégance du style de l’auteur du Grand Coeur et l’acuité de regard d’un homme engagé, porté par le goût des autres et de l’ailleurs.

L’auteur
Jean-Christophe Rufin, médecin, pionnier du mouvement humanitaire a été ambassadeur de France au Sénégal de 2007 à 2010. Il est l’auteur de romans désormais classiques tels que « L’Abyssin » , « Globalia », « Rouge Brésil », prix Goncourt 2001. Il est membre de l’Académie française depuis 2008.

Extrait
« L’étape avait déjà été longue et je soufflais un peu en gravissant les flancs du mont Igueldo. À pied, il est toujours long de se séparer des villes. Même si, de ce côté-là, San Sébastien s’ouvre assez vite sur la campagne et des landes côtières sauvages, il faut tout de même dépasser les dernières habitations, les petits bourgs que le voisinage de la grande ville a gonflé de maisons neuves. Sur un chemin étroit, à la sortie d’un de ces villages pavillonnaires, j’eus la surprise et le plaisir de découvrir un signe amical. Quelqu’un avait disposé le long d’un mur une petite table destinée aux pèlerins. Des jarres d’eau permettaient de remplir les gourdes vides. Protégé par un auvent, un registre recueillait les commentaires que les marcheurs voulaient bien laisser.
Une pancarte leur souhaitait un bon pèlerinage et leur indiquait avec une précision dont on ne pouvait dire si elle était cruelle ou charitable qu’il leur restait « seulement » 785 km à parcourir jusqu’à Saint-Jacques. Surtout, attaché à son encreur par une petite chaîne, un tampon permettait d’authentifier l’étape. À San Sébastien, je n’étais pas parvenu à faire apposer un cachet car l’office du tourisme était fermé à l’heure où j’étais passé. Pèlerin novice, je n’avais pas encore l’expérience qui permet aux plus confirmés de faire tamponner leur Crédentiale dans les pharmacies, les bars, les bureaux de poste ou les commissariats de police. J’étais donc reparti avec un passeport encore vierge. Voilà que sur cette portion anonyme de chemin, presque au milieu de nulle part, j’allai moi-même, avec émotion, placer le premier jalon de mon parcours de papier, grâce à ce tampon qui représentait une belle coquille rouge. J’écrivis un mot enthousiaste pour l’inconnu qui m’avait fait ce cadeau, avec la même reconnaissance que Brassens pour son Auvergnat. Puis je continuai.

L’après-midi était bien avancée. Le soleil était revenu et avec lui une chaleur humide qui me faisait suer à grosses gouttes. Il fallait presser le pas pour trouver un lieu propice au camping sauvage.
J’en repérais plusieurs mais, en m’approchant, je les trouvais chaque fois trop près des fermes, trop en vue de la route ou pas assez plats. Enfin, vers la tombée du soir, en enjambant une clôture de barbelés, je découvris une portion de champ qui me parut convenable. Par-dessus les haies, on voyait la mer jusqu’à l’horizon. De gros cargos croisaient au large. Je montai ma tente, disposai tous les accessoires du bivouac et sur un réchaud fis cuire mon dîner.

La nuit tomba et je la contemplai longtemps avant de me coucher pour de bon. En une journée, j’avais tout perdu : mes repères géographiques, la stupide dignité que pouvaient me conférer ma position sociale et mes titres. Quelques mois plus tôt, j’étais servi par un maître d’hôtel aux petits soins qui m’appelait Excellence, et voilà qu’assis par terre, je mâchais des nouilles pas cuites. Cette expérience n’était pas la coquetterie d’un week-end mais bien un nouvel état, qui allait durer.
En même temps que j’en mesurais l’inconfort et que je pressentais les souffrances qu’il me ferait endurer, j’éprouvais le bonheur de ce dépouillement. Je comprenais combien il était utile de tout perdre, pour retrouver l’essentiel. Ce premier soir, je mesurais la folie de l’entreprise autant que sa nécessité et je me dis que, tout compte fait, j’avais bien fait de me mettre en route. »

 » Bene fundata est … » « fondée sur le roc. »

images-1La petite parabole de la maison bâtie sur le roc a toujours, traditionnellement été interprétée par l’exégèse catholique comme une image désignant l’Eglise, à rapprocher du fameux jeu de mots de Jésus appliqué à celui qui deviendra le premier responsable de la toute jeune Eglise primitive :  » Tu est Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église », ce qui  signifie littéralement : « Tu es roc et sur ce roc, je bâtirai mon église. »
Il est vrai que depuis de nombreux siècles tant de tempêtes se sont abattues sur l’Eglise et qu’elle ne s’est toujours pas écroulée, parce qu’elle est fondée sur le roc : Bene fundata est. »
L’Eglise ! Quand ce mot est prononcé, chacune et chacun pense d’abord à l’institution. Elle irrite, elle séduit; elle scandalise parfois, elle attire; indispensable, insupportable, nécessaire, classée mais inclassable; en retard pour les uns ou trop mêlée au monde pour les autres.
Tous, au fond, catholiques ou non, nous sommes tentés de prendre et de comprendre la réalité de l’Eglise comme une réalité « humaine », analogue et comparable à toute réalité humaine. Nous voyons le comportement et l’attitude à l’égard de l’Eglise commandés par les mêmes réflexes et les mêmes outils de pensée que ceux dont nous nous servons pour la conduite des sociétés humaines. Par exemple, on pourra étudier, à l’intérieur de l’ Eglise, les rapports de force, les circuits d’influence, les délégations de pouvoir. On pourra interpréter l’Eglise selon les modes fonctionnement de n’importe quelle association ou de n’importe quel groupe humain. On pourra la regarder en fonction des intentions qu’on lui prête, des stratégies décelables dans le comportement de ses membres ou de sa hiérarchie. cette manière de voir s’oppose à une vision que certains ont longtemps défendue : tout dans l’Eglise est « parfait » et échappe à la critique, car l’Eglise n’est pas « humaine » mais « divine ».
Si nous nous référions à une certaine idéalisation de l’ Eglise, nous oscillerions sans cesse entre une vision de l’Eglise politique et humaine et une vision idéalisante. Or, s’il est vrai que la vision humaine, très humaine, correspond à une réalité, il n’en est pas moins vrai qu’elle n’épuise pas le mystère de l’ Eglise. Mystère de cette « maison » indestructiblement bâtie sur le roc. Et s’il est vrai aussi que la vision idéalisante correspond à une certaine réalité, il est non moins vrai qu’elle ne répond pas à la réalité complète de l’ Eglise.
Alors ? S’agit-il de faire une sorte de compromis entre ces deux appréciations opposées ? Ou plutôt, ne nous faut-il pas prendre un autre regard ? Celui de la foi qui nous fait reconnaître la réalité de l’Eglise telle qu’elle nous est donnée, dans sa relation au « rocher » invisible lui-même, au Christ, Lui-même. Le Christ ne se rend pas présent à nous comme Il viendrait dans une demeure, dans une Maison préalablement constituée. Il ne vient pas habiter dans l’Eglise ou dans une communauté humaine, qui aurait préalablement rassemblé des hommes et des femmes, dans leur diversité, avec leurs faiblesses et  leurs misères. L’ Eglise c’est d’abord cet acte par lequel le Christs e constitue en Corps visible et invisible, historique et transcendant l’ Histoire. Seul un regard, intérieur, spirituel, fort nous fait découvrir cette réalité du Corps mystique du Christ qu’est l’ Eglise. Un regard de foi qui nous fera juger l’ Eglise à la lumière dont nous estimons le Christ Lui-même. Notre regard sur l’Eglise fera partie de l’épreuve de notre foi;
Oui, l’ Eglise visible et invisible éprouve notre foi.
Le regard des apôtres, eux -mêmes, n’a pas atteint du premier coup le mystère même du Christ. Il leur a fallu passer par l’épreuve : ils n’ont cru au Christ que lorsque le Christ, mort et ressuscité, les a transformé, eux-mêmes, par son Esprit.
Croire au Christ, avoir la foi pour croire en Lui, c’est partager sa condition, accepter un compagnonnage avec Lui, une grâce, un don et une transformation de celui ou celle qui est appelé à Le suivre. L’Eglise a besoin de foi, de notre foi, pour se reconnaître comme Corps du Christ.
Ce qui s’oppose à la foi ce n’est pas l’incertitude, mais c’est le refus, l’endurcissement du coeur.
A l’acte du Christ présent, qui nous rassemble, doit correspondre de notre part, un acte de foi. cette foi qui est une action, une fidélité active, un compagnonnage. Cette foi qui est une certitude, mais ni morte parce qu’acquise une fois pour toutes, ni non plus fragile parce qu’elle serait bâtie sur su sable, c’est à dire sur du doute.
La foi est le combat de la fidélité.

Pouvoir de Pierre : lier et délier.

 images« Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu pour délié dans les cieux. »(Mt.XVI, 19)

Pour comprendre la signification de « lier » et « délier », il faut tenir compte de trois données :
1 – le sens rabbinique de l’expression
2 – sa compréhension dans l’Eglise primitive
3 – le liens avec « les clefs du Royaume des cieux » .
Les rabbins : presque toujours – parfois « lancer » ou « retirer » l’excommunication – , l’expression signifie « interdire » ou « permettre » et elle se dit de rabbins interprétant la Loi.
Comment l’Eglise des origines a-t-elle compris l’expression ? Le texte de Matthieu XVI montre que, pour l’évangéliste comme pour l’Eglise, le pouvoir de lier et de délier inclut le pouvoir d’exclure de la communauté et d’y réintégrer. Un texte de Jean (XX, 23) :  » Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus. » est une attestation de ce pouvoir transmis par Jésus aux chefs de communauté.
La remise des clefs, dans le chapitre XVI de Matthieu, est jointe à l’expression de « lier » et « délier ». Cette remise des clefs est une image bien connue dans l’AncienTestament et le judaïsme tardif : elle signifie les remise de pouvoirs à un plénipotentiaire, à un représentant de l’autorité. Chez les rabbins, « ouvrir » ou « fermer », comme « lier » ou « délier », cela veut dire que les décisions juridiques ont une valeur absolue. Les scribes et les pharisiens exerçaient donc le pouvoir des clefs du Royaume des cieux, en enseignant, en interprétant la volonté de Dieu contenue dans les Ecritures : or Jésus leur enlève ce pouvoir pour le confier à Pierre, en usant de cette autorité divine, supérieure, qui est la sienne et qui est celle dont parle l’Apocalypse : « Le vrai, le saint, celui qui détient les clefs de David : s’il ouvre, nul ne fermera et s’il ferme, nul n’ouvrira. »
Ainsi l’expression « lier » et « délier » est renforcée et éclairée par l’image des clefs : elle ne donne pas seulement à Pierre et aux apôtres un pouvoir juridique d »interprétation de la Loi mais, dépassant cet usage rabbinique, elle est liée, dans la pensée de Jésus, à une oeuvre messianique, à l’entrée dans le Royaume des cieux. Ce pouvoir consiste à proclamer, à enseigner, à exiger, à organiser, à faire grâce ou même à condamner : c’est un pouvoir religieux de magistère et de jugement. C’est un pouvoir décisif pour la salut, pour l’avenir-en-éternité, puisque Dieu lui-même le garantit dans le Jugement ultime.