En hommage à Benoît XVI : « Avec une humble fierté »

Cardinal Henri de Lubac, S.J.« Dans l’état actuel du monde, un christianisme viril est fort doit aller jusqu’à être un christianisme héroïque. mais cet épithète est une qualification, elle ne doit pas être une définition, auquel cas elle serait une falsification. Surtout, cet héroïsme ne consistera pas à parler d’héroïsme et à délirer sur la vertu de force – ce qui prouverait peut-être qu’on subit l’ascendant d’un plus fort et qu’on a commencé de démissionner. Il consistera d’abord à résister avec courage pour maintenir fièrement, dans leur paradoxe intransigeance, les valeurs chrétiennes menacées et bafouées. Avec une humble fierté. La douceur et la bonté, la délicatesse envers les petits, la pitié envers ceux qui souffrent, le refus des moyens pervers, la défense des opprimés, le dévouement obscur, la résistance au mensonge, le courage d’appeler le mal par son nom, l’amour de la justice, l’esprit de paix et de concorde, l’ouverture du coeur, la pensée de l’éternel : voilà ce que l’héroïsme chrétien sauvera. Il n’a pas été promis aux chrétiens qu’ils seraient toujours le plus grand nombre. Ni qu’ils paraîtraient toujours les plus forts et que les hommes ne seraient jamais conquis par un autre idéal que le leur. Mais en tout cas le christianisme n’aura jamais plus d’efficacité réelle, il n’aura jamais d’existence réelle et ne fera jamais mlui-même des conquêtes réelles que par la force de son esprit à lui : par la force de l’amour. » (H. de Lubac, in « Le drame de l’humanisme athée »).

Trans-figuration

Unknown-1Luc IX,28-36

S’il est vrai que la foi nous suggère toujours une lecture interprétative, la relecture du texte de la Transfiguration, peut nous poser au moins une question : quelle expérience humaine pouvons-nous avoir, nous, – et Lui, en tant qu’Homme – de la transfiguration ?« Transfiguration » : le mot lui-même contient le terme de « figure » et le préfixe « trans » qui signifie « au-delà ». Et le récit biblique semble, chez saint Luc, se concentrer sur cette modification du visage de Jésus : « pendant qu’Il priait, l’aspect de son visage changea … »

Nous avons tous vécu, peu ou prou, un certain nombre d’expériences de notre visage humain, les unes aliénatrices, et les autres libératrices.Le visage doit montrer l’être profond : il doit s’accorder à l’être intérieur. Cela, nous le savons, mais l’expérience  nous montre que bien souvent il en va tout autrement et que le visage peut nous trahir : notre visage peut se mettre à parler un tout autre langage que celui de notre être intérieur, et les autres alors connaitront notre vraie personnalité, interpéteront nos intentions de travers ou nous prêteront des attitudes ou des pensées que nous n’avons pas ou qu’au contraire nous voudrions tenir cachées.Dans ces cas-là, c’est comme si notre visage n’était pas encore pleinement le nôtre : comme si nous ne pouvions pas le composer à partir de l’intérieur.

D’autres observations nous montrent que le visage est soumis à la servitude lorsqu’il reçoit du dehors son modelé, son apparence, parce que nous tenons trop au conformisme social, parce que nous acceptons d’être une feuille de nénuphar parmi d’autres, toutes semblables, ne se soutenant que dans la mutuelle dérive au fil de l’eau, sans enracinement profond. C’est la servitude par conformisme !Ou bien encore, nous sommes toujours soumis à la servitude du visage lorsque celui-ci n’exprime qu’une toute petite partie de nous-mêmes et n’arrive pas, dans les grandes occasions, à faire passer à l’extérieur le meilleur de nous mêmes. Servitude par impuissance.Enfin, il y a la multiplicité des masques dont nous nous servons tour à tour et à tel point que le masque finit par nous prendre au piège, et qu’à la longue le masque peut tuer le visage : ce qui était protection devient cercueil (« Je pleurais mais le masque ne laissait pas échapper les larmes… »)

En revanche, il est d’autres expériences beaucoup plus encourageantes et qui nous laissent dans la bouche comme un goût d’éternité. Ainsi il vous est peut-être arrivé, une fois ou l’autre, de vivre ceci : en face d’une personne à l’estime de laquelle vous teniez profondément, de quelqu’un qui vous comprenait et qui avait beaucoup de valeur à vos yeux, vous vous êtes senti appelé … Devant cette personne, votre être le plus intérieur et le meilleur sortait de l’ombre, venait au jour et parvenait au bord de vos yeux; vous trouviez l’expression du visage qu’il fallait, sans même y penser ; les mots venaient sur vos lèvres sans avoir à les chercher; vous pouviez dire aisément des choses que vous n’aviez jamais clairement pensées auparavant.Vous n’étiez alors que le meilleur de vous même, tout vous même et comme plus que vous même ! Enfin, vous ne pensiez plus à paraitre, car vous paraissiez ce que vous étiez. Et là, vous avez reconnu que votre être intérieur était plus riche que ce qu’il en paraissait habituellement. Vous étiez vous même mais vous même trans-figuré.Il semble donc que le visage, pour être lui-même ait besoin d’être tenu et inspiré par un Etre intérieur très fort, très consistant, qui puisse être l’exigence de toute exigence, le révélateur de votre souveraineté.Et si cela est accordé par la grâce d’un regard aimant, qui ne juge pas ni ne dénie votre intention, alors nous pouvons connaitre des moments très purs de libération du visage, c’est à dire de trans-figuration.Après des moments comme ceux-là, nous ne sommes plus tout à fait les mêmes, car ce sont ces moments privilégiés, où nous pressentons l’inspiration d’un regard transcendant sur sa créature, qui nous fournissent la véritable évaluation de nous mêmes.Dans toute la profondeur de son humanité, c’est ce qui arrive à Jésus : se dirigeant vers un sommet, Il cherche ce visage bienveillant et puissant qui va Le révéler à Lui-même. C’est sous le regard de son Père que le Fils va apparaitre Lui-même dans son être le plus profond : ce que Jésus est en profondeur vient au jour et commence à filtrer à travers ce corps d’Homme. Comme si l’extraordinaire épanouissement du Fils devant son Père ne pouvait plus continuer d’être voilé dans un corps et des vêtements d’homme !L’intensité de l’expérience est telle que le visage humain de Jésus est transfiguré et qu’Il connait là une parfaite traduction de son être intérieur de Fils. Son vrai visage de Fils de Dieu est enfin libéré !