De la prière

imagesUne rupture ou de l’absence à la présence

Dans Genèse III, 8, on peut lire : « Ils entendirent le pas de Yahwe – Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Yahwe Dieu parmi les arbres du jardin. Yahwe Dieu appela l’homme : « Où es-tu ? » dit-il.   « J’ai entendu ton pas dans le jardin », répondit l’homme : « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. » « Où es-tu ? » nous dit sans cesse Dieu. L’appel divin est permanent, parce que Lui, et Lui seul, est la Présence .Présent à Lui-même sans discontinuité ni rupture puisqu ’Il EST le – incessamment – toujours – Présent à Lui-même, aux personnes divines et à sa création. Il est hors du temps, le toujours – Présent.

Nous, nous sommes soumis à cette loi inexorable du devenir, de notre inscription personnelle et collective dans un temps, dans une histoire, dans un déroulement chronologique, avec un commencement et une fin. Là est la rupture initiale, fondatrice, entre notre nature et notre condition humaine, et Sa condition et sa nature divine. Entre les deux un abîme métaphysique ! Cette distance inouïe, vertigineuse entre Lui et nous, nous attire et nous repousse à la fois. Premier mouvement : la peur. Et quand son appel touche encore notre coeur, nous nous cachons. Nous nous voulons absents au Tout – Présent. Ce qui nous ressemble nous rassure : l’illusion amoureuse est alors d’aimer rien d’autre, – mais nous ne le savons pas ! – que l’image de nous mêmes. Ainsi en va-t-il souvent des premières et trompeuses amours … Le Dieu créateur , invisible, qui précède l’Incarnation, suscite plus de recul , d’effroi sacré, d’infini respect que d’élans amoureux suggestifs d’abandon , d’intimité et de tendresse. Avec le Dieu – fait – homme, est venue la tentation de réduire ce Fils de Dieu à notre seule image d’homme, qui nous ressemble assez pour ne pas nous échapper et devenir presque le complice de nos faiblesses. Un Christ pas trop transcendant, c’est plus rassurant : c’est possessible, réductible, à notre mesure, à notre portée. Comme si, devant lui, on pouvait se sentir moins nus, moins reconnus dans nos perversions et nos lâchetés.

                                                                                                                                                                 Plus on affecte de réduire les différences entre Lui et  nous plus ce Dieu – compagnon, familier, nous prétendons y être fidèles seulement et suffisamment par notre amour des hommes. « Ma prière ? C’est mon travail, le journal, la vie des hommes, ma famille, les miens, mes amis. Qu’ai-je besoin de m’évader de ce quotidien que le Fils de l’Homme a sacralisé une fois pour toutes, pour rechercher le mirage de Dieu dans les nuages ? Je me rends présent à mes frères en humanité, et ce faisant, c’est en eux que je trouverai Dieu. »

Cette attitude généreuse donne raison à St Jean lorsqu’il dit : « Celui qui dit qu’il aime Dieu et qui n’aime pas son frère, est un menteur. » Mais elle oublie le même St Jean lorsqu’il dit : « Nous aimons les enfants de Dieu si nous aimons Dieu. »

Cette réduction de la prière à l’action sociale, caritative ou même amoureuse est une amputation du visage du Christ dont il nous revient d’être les témoins. Témoins d’un Christ total, entier, à la fois tout à fait divin et complètement humain. Par l’action , nous témoignons du prolongement de son Incarnation dans le corps – Eglise que nous formons : présence historique du Christ , perpétuée , rendue sensible par nos mains, si elles savent accueillir, soulager , aider à vivre , nourrir, consoler , réconcilier. Nous pouvons rendre crédible ce Christ en compassion de l’humanité. Nous le devons.

Mais si nous en restions là, qui serait le témoin de cette face mystérieuse, invisible, quasi inaccessible du Christ, tant de fois à l’écart des siens pour faire retraite face à son Père par la prière silencieuse, solitaire ? Qui dirait le Christ transcendant de la Transfiguration , ou celui qui tire Lazare de la mort , qui invente le signe de l’Eucharistie, qui annonce la présence invisible mais réelle de l’Esprit Saint , qui triomphe de la mort, qui apparaît ressuscité d’entre les morts et remontera vers le Père ? Qui dirait ce Christ divin, échappant aux seules lois humaines, que notre raison raisonnante renâcle à reconnaître ? L’acte de prier témoigne d’abord de la trans-rationalité de l’acte de foi : il est RUPTURE avec ce qui pourrait n’être que rationnel en nous.

Il est d’abord acte de FOI par cela qu’il nous pousse à nous rendre présents à l’appel de la Présence divine, et que ce mouvement exige une rupture avec notre mode d’agir habituel, qui est conditionné par un engrenage chronologique permanent: du réveil au coucher les nécessités de la vie familiale et professionnelle nous découpent la journée en tranches horaires qui se bousculent les unes les autres « Prendre le temps de … avoir le temps de … » : c’est le leitmotiv de notre aliénation chronologique . Briser ce rythme, à la fois nous en rêvons et nous le craignons. Nous en rêvons parce que nous sommes assez conscients que d’être incessamment « mangés » par le temps, c’est faillir à la liberté ; et nous le craignons car si nous avions soudain la possibilité de ne rien devoir d’autre qu’à nous mêmes, nous risquerions bien de vaciller devant notre propre vide qui s’ouvrirait sous nos pas. Entrer dans la prière silencieuse , c’est rompre l’engrenage , prendre le temps de passer hors du temps , là où , loin des bruits extérieurs , nous sommes d’abord confrontés , pour nous rendre présents à la Présence , à un autre engrenage , intérieur celui-là , celui de la rumeur intense qui nous habite avec laquelle il va falloir aussi rompre .Deuxième rupture . Plus exigeante, plus longue, plus difficile, plus patiente que la première, qui tenait d’une part à notre volonté et au fait de trouver les conditions matérielles de lieu propice au silence.

Rompre avec tout ce qui « bruit » en nous, condition pour entrer dans la prière silencieuse. Cela suppose , au préalable, une posture du corps, une place accordée au corps de telle manière qu’il s’apaise ,qu’il ne bruisse et ne bouge plus …(cf. âge, souplesse, respiration, positions etc. …)L’immobilité du corps est la condition nécessaire qui précède le travail de purification de la rumeur intérieure. A genoux, en tailleur accroupi, couché, debout, assis : à chacun de trouver,- et il y faudra peut-être du temps, des essais et des approches ! – le point d’équilibre physique qui permette le déploiement de l’espace intérieur à telle fin que soient évités crispations, tensions, recroquevillement et introversion. Il s’agit donc bien de rompre le rythme précipité, saccadé, un peu haletant du stress citadin pour gagner, à pas lents, mesurés, la hauteur qui nous permettra de dominer un peu notre propre rumeur .Ceci est admirablement suggéré dans les évangiles lorsqu’il nous est dit de Jésus : «  Bien avant l’aube, il se leva, il sortit et alla dans un endroit désert et là, il priait. »

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