Le Noël de Don Juan

 imagesDon Juan sortit de l’auberge illuminée où il avait chaudement savoureusement soupé. La servante, heureuse des pourboires et des œillades du beau voyageur, le suivit jusqu’à la porte, et malgré la nuit et le froid, de bout sur le seuil clair qui se découpait, rose, dans l’ombre, le regarda longuement s’éloigner dans la rue blanchie de neige. Il marchait lentement, et flânait comme s’il n’avait pas eu froid, vêtus de couleurs sombres et veloutées, et tout noir sur le décor blanc, il s’en allait, souple, vers ses aventures nouvelles, félin d’une espèce rare, laid ou beau, on ne savait pas, mais de telle sorte que les rêves des femmes et des filles s’accrochaient à lui invisiblement et le paraient de magie; il était le porteur des illusions, des folies, des sortilèges, des joies et des désastres, le « faiseur de souvenirs » comme il y a des faiseurs de tours. Et, de tous ces souvenirs passés et futurs il était paré, habillé, illuminé, à tous les yeux des amoureuses; il avait l’air innocent d’un chat qui s’étire au bord d’un toit nocturne, ou d’un enfant qui met le feu sans le savoir; et aussi à son aise sous tant d’amour que le ramoneur sous sa suie et sa fumée, étant un jeune homme nommé Don Juan, comme un autre peut s’appeler Pierre et ne sachant pas encore qu’il serait ce don Juan.

             Il suivait les rues éclairées par les boutiques et les fenêtres dont on n’avait pas poussé les volets. Car c’était fête et dans toutes les demeures on attendait les cloches et la Messe de minuit et on préparait le réveillon. Certains marchands avaient allumé des globes colorés et des  chandelles  à  leurs  étalages  pour offrir une suprême tentation aux acheteurs nocturnes par leurs friandises, leurs sucreries de toutes les couleurs et leurs jouets, leurs petits Jésus de cire rose souriant  dans des crèches, des bœufs et des a^nes de bois peints se pressaient près des poupées savoyardes. Les bijoutiers montraient leurs chaînes d’or, leurs montres, leurs colliers, leurs bagues modestes, et les pâtissiers, et les marchands de fromages et de charcuterie offraient des succulences variées.

           Mais don Juan passa; car il avait déjà courtisé la bijoutière et la charcutière n’était pas jolie. Au passage, il cherchait l’œil des dévotes encapuchonnées, des grosses bourgeoises aux joues rouges de froid, et même des petites filles transies aux regards pétillants d’un sommeil mêlé à la joie d’être éveillées si tard, et qui se hâtaient des les rues et les ruelles, enfonçant leurs socques dans la neige.

            Les abords de la cathédrale étaient noirs de petis personnages emmitouflés, grouillant sur la place toute blanche ainsi que des dessins à l’encre de Chine sur une page de beau vélin. Des bouffées d’encens, des odeurs de cire s’exhalaient du portail entrouvert, des voix, des bavardages, des chuchotements, des appels, des saluts, des bonsoirs, préludaient au recueillement de la Messe proche et aux réjouissances silencieuses de la prière. Don Juan contemplait ce spectacle en souriant. Il aimait les pompes catholiques d’un cœur inconscient et sensuellement impie. Il s’épanouissait aux feux des vitraux comme un diable qui se pourlécherait encore sans brûlure, d’eau bénite. Et c’est aux sorties des églises qu’il regardait les jeunes femmes dont la grâce le séduisait souvent, et à l’oreille desquelles il glissait ses cajoleries qui mènent les beautés en enfer. Néanmoins ce soir-là il ne s’attarda pas devant la cathédrale : il s’enfonça dans des ruelles obscures et désertes; il déboucha sur une petite place sombre où il rêva  un  long  moment  devant  une  façade  que  commençait  à blanchir la lune naissante. Un balcon noir, bombé et secret comme un masque de Venise, ornait cette petite maison , et un moment don Juan rêva. Il imaginait à ce balcon une femme penchée … penchée sur lui, don Juan, murmurant des paroles amoureuses dans l’ombre. Or il ne pouvait voir un balcon sans rêver d’escalade, étant né pour les voluptés aventureuses. Mais il passa car l’heure avançait et il s’en allait loin.

             Il passa sous des porches coiffés d’horloges, longea des quais, se pencha de l’arc d’un pont sur l’eau d’un canal. Le froid ne l’avait non pas gelée mais comme figée et elle reflétait les toits couverts de neige de la petite ville charmante : au loin, entre les branches d’un arbre qui semblait fleuries, une lampe brillait, rose et petite. Don Juan la contempla avec une sorte de volupté; et pourtant ce n’était pas un signal pour lui; il ne savait pas quelle main avait allumé cette lumière; il la pensait belle et attirante; il concevait la possibilité des heures défendues avec une belle qu’il ne connaissait pas dans une chambre silencieuse, éclairées à demi par cette lumière là. … Mais il continua sa route qu’il allongeait en revenant parfois sur ses pas, distrait par ses songes, d’avance infidèle à ce nouveau désir, né d’hier et dont il était animé tout entier.

                Celle dont il ne savait pas le plus doux nom et qui lui était apparue dès son arrivée dans ce pays l’attendait; elle l’attendait loin d’ici dans la montagne et elle lui semblait à son tour l’incarnation humaine de l’irréalisable et toujours fuyant bonheur en vain poursuivi. Il l’avait vue au seuil de l’église; il l’avait suivie, il avait déjeuné non loin d’elle dans une petite pâtisserie, il l’avait accompagnée dans des boutiques où elle avait fait des achats et commandé  des choses variées. Et puis au moment où il allait tenter de lui parler, de glisser un billet dans sa manche, elle avait, à la sortie de la ville, fait signe à un petit traineau qui l’attendait au bord du lac immobile,  et elle s’était comme envolée sur la route gelée, vers la montagne. Mais non sans lui avoir jeté un coup d’œil narquois, ironique. Il songeait aux joues lisses un moment démasquées, au gentil nez, à la bouche fraiche et petite, aux belles paupières bien frangées de cils sombres, enfin à tout ce minois qui s’était caché sous le velours noir.

            Il l’avait revue chez les marchands, revue dans une promenade au bord de l’eau, où il lui avait glissé dans la manche, enfin ! , le billet le plus doux, et revue chez le cordonnier où, tout en essayant des mules, elle lui avait introduit à son tout un petit papier bine plié lui disant : « Le soir de Noël pendant la Messe je resterai seule au château et je vous attendrai. »

             Et il savait qu’elle habitait ce château dans la montagne où l’on n’arrive l’hiver qu’en traineau à cause des chemins tout couverts de neige, ce château si haut perché qu’il jugeait le rendez-vous bien inconfortable par cette nuit de fête. Leporello avait-il pu louer le traîneau, soudoyer le cocher ? C’était imprécis tout cela, vague comme un rêve; un de ces rêves d’hiver qui vous visite au coin de l’âtre, assoupi de chaleur avant d’aller se coucher. Il ne savait même pas de l’inconnue. Personne ne savait, au-delà des rumeurs, qui elle était véritablement.

             Don Juan longea le quai. La lune enfin levée jetait dans le canal endormi une poignée de rayons. Et le canal se prolongeait jusqu’au petit lac, qui s’en allait rejoindre le plus grand, plus que lentement, sans bouger, avec un petit bruit d’eau sur les pierres et les rives. Toute cette eau dormait; et des monts fumeux ou blancs, selon que la neige les recouvrait plus ou moins, encadraient de formes tassées le lac gris et terne dans ces blancheurs. A la porte de la guinguette choisie;, attendait un attelage silencieux dont se dessinaient les mulets fantomatiques et un cocher connaissant peut-être les chemins du mont auprès duquel s’était assis Leporello.

                            Don Juan se jeta dans le traîneau, qui partit, vite, vite, longeant les eaux , puis s’engageant sur des pistes montantes et gravissant, escaladant, , glissant tout en grimpant, filant dans l’air froid de la nuit pure où se mirent tout à coup à bondir les sons des cloches. C’était comme une berceuse immense plutôt  qu’un appel à la prière       « entre le bœuf et l’âne gris … » (orgues)

                   Le voyageur se retourna pour voir, déjà, si loin derrière lui, tout en bas, la petite ville, tassée sous la neige. Il n’aurait presque pu la distinguer si ses petites lumières n’avaient brillé, cligne, relui, pour ce soir de fête.

                     Il a grand froid le voyageur; l’air est coupant et l’ivresse de l’hiver pénètre ses pensées lucides tandis que sa chair s’engourdit. Il écoute les belles cloches et il essaie, comme lorsqu’il était petit, de se rappeler ses prières. Vraiment il n’en sait plus une … « Notre Père » ces deux mots flottent seuls dan sa mémoire brumeuse. Il serre autour de lui les fourrures puis les repousse. Il faut qu’il descende, là, et qu’il marche seul, jusqu’au château de ses songes, qui profile sur le ciel de lune des tourelles noires et tourmentées. Sur les toits aigus la neige n’a pu rester, elle a fondu. C’est évidemment un château magique où les plaisirs secrets de l’amour son enfermés . La dame qui l’attend l’espère et le guette ! Et peut-être va-t-il l’emporter dans ses bras, la jeter, consentante et ravie, dans le traîneau qui repartira, rapide et fou, vers des destinées coupables et brûlantes.

             Il y entre, dans ce château mystérieux, ainsi que l’on pénètre dans un songe; les portes s’ouvrent lentement devant lui; pas un serviteur, pas un geste, pas une défense et tout offre à ce chevalier noir une facilité féerique et bizarre; que d’escaliers tournants ! Que de marches toujours éclairées par des flambeaux et que de portes baillant et se refermant sans bruit comme si la nuit elle-même les ouvrait et les refermait. Et puis tout d’un coup une lueur de lampe et de foyer qui rampe sous une porte, souple et presque vivante … O don Juan ! C’est là ! Encore un pas ! Encore un geste …ouvre la porte ! A quoi bon frapper puisqu’on t’attend ?

                Il l’ouvre, cette porte, à la fois secrète et facile; et la porte grince cette fois-ci, car tout est redevenu subitement vrai et soumis aux pauvres lois de l’univers ordinaire des hommes; La porte grince … mais ne réveille ni la femme ni le petit enfant que cette mère tient serré sur son cœur et dont les cheveux font comme une tache d’or sur son épaule claire. Elle a dû s’endormir dans son fauteuil auprès de l’âtre, en berçant et consolant l’enfant; sa tête brune et mutine est inclinées tout près de la petite tête dorée; et sur la fraîche bouche flotte encore une chanson .

                    Le feu rougeoie; la lampe est douce; une candeur tranquille baigne autour du groupe ingénu. Les rideaux sont épais, le petit lit est entrouvert comme un nid confiant; et dans les braises une bouilloire murmure une histoire de famille … Le Beau Don Juan n’a jamais su si cette jeune femme était celle qu’il avait convoitée – et il ne l’a jamais su … et il n’a jamais su non plus comment il s’était retourné, emporté par son traîneau et Leporello sur les luisantes routes blanches au flanc des monts, sur les routes d’argent pur qui semblaient tracées par la lune; mais il sait qu’il sentait les belles flammes de son cœur , que ne tourmentaient plus, à ce moment, les tempêtes passionnées, monter joyeusement vers un autel de neige … pendant que sa bouche oubliait les baisers, se souvenait enfin de ses prières et qu’elle répétait joyeusement :

                          « Je vous salue, Marie, pleine de grâces … »

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