Le Fils

9782848981338Extrait du livre « A la rencontre de Jesus -Christ »

Ce qui m’impressionne dans la lecture du récit des pèlerins d’Emmaüs selon Luc, c’est sa manière de parler du Fils ressuscité : il le désigne en disant « lui-même » et en prenant trois initiatives. C’est Lui-même qui s’approche des pèlerins : bien que présent, il reste un absent pour ceux qui sont près de lui : les femmes ont dit que les anges ont dit de Lui-même «  – Il est vivant ! » mais les disciples ne l’ont pas vu, Lui-même. Résultat de cette première initiative : Il est là, Lui, mais n’est pas comme étant Lui.

                Deuxième initiative : Lui prend la parole pour expliquer que les Ecritures parlent de Lui. Troisième initiative : Lui-même veut aller plus loin, poursuivre son chemin mais Il répond à leur invitation en demeurant avec eux : Lui-même est à table et rompt le pain. Résultat global pour ces trois initiatives : Lui-même est enfin reconnu vraiment comme étant Lui. Et c’est ainsi que Lui-même est triplement connu : comme présent, comme Ecriture et Parole vivante, incarnée et comme Signe dans le geste du Pain rompu. Mais c’est lorsqu’Il devient Présent, présent de sa Présence à Lui, et enfin connu comme Lui, que Lui-même devient absent : impossessibilité de cette Présence ! Le récit de Luc veut insister sur ce fait, soulignant des initiatives du Fils ressuscité et leur non-réception, ou bien, au contraire, leur réception par ceux auxquels Il apparaît : tant que, de bien des manières, Il était présent sur leur chemin, Il restait pourtant absent et maintenant que ce qui les empêchait de Le reconnaître Lui, dan sa vérité divine et humaine vivante, a cessé, maintenant que Lui est là, Il est absent . Au moment où ils peuvent dire «  – C’est lui ! » , Lui n’est plus là. Autrement dit, tant qu’Il est présent, il reste absent, tout en faisant un bout de chemin d’une triple manière avec eux, tout en prenant ces trois initiatives qui opèrent une triple rencontre. Maintenant qu’Il est redevenu présent, non seulement sur leur route mais dans leur cœur, voici que présent dans leur vie, dans leurs personnes, Il est absent de leur route et qu’ils vont aller retrouver les autres pour rendre compte de ce nouveau mode de présence, plein d’initiatives, en se disant les aux autres : «  – Il est vraiment ressuscité ! »

              Luc veut conduire ses lecteurs à reconnaître que le Fils ressuscité est bien le Fils déjà connu des disciples avant sa mort, au cours de son ministère terrestre, et à découvrir que, s’Il est bien le même dans son identité, Il n ‘est plus le même dans sa réalité. Il est vraiment Lui-même parce qu’Il n’est plus le même : c’est bien Lui, parce qu’Il a changé, parce qu’Il est Autre. Il est maintenant devenu cet Autre qui était déjà annoncé par la Transfiguration, en soulignant : «  l’aspect de sa personne devint autre ». Le Fils n’est pleinement Lui-même qu’en faisant réaliser à ceux qui le voient qu’ Il est Autre : Il ne se donne pas seulement à voir à ses disciples, Il veut se montrer comme étant vraiment Lui-même, parce qu’Il est Autre, c’est à dire Dieu.

          Après l’Ascension et surtout la Pentecôte le Fils se rend Présent, invisiblement, par l’ Esprit. Mais aussi par l’Eucharistie, le célèbre mémorial repris de la fête juive de la Pâque : «  Faites ceci en mémoire de moi. » Quand le Fils a annoncé à ses « fils », prophétiquement, qu’Il donnera son Corps en nourriture, Il fait scandale : comment un homme peut-il bien donner son corps à manger ? Qu’est-ce signifie cette barbarie anthropophagique ? le Pain-Corps eucharistique est toujours un signe prophétique en ce sens qu’il dénonce et qu’il annonce.

              Une communauté chrétienne, rassemblée autour de la Parole de Dieu, et qui mange le Pain eucharistique est une communauté qui, par ce geste, annonce qu’elle fait corps, c’est à dire qu’elle engage par ce signe public à proclamer que si le Fils la nourrit de sa Parole, c’est pour qu’on exige d’elle aussi qu’elle alimente celles et ceux qui ont faim : faim du pain premier et nécessaire qui nourrit le corps, et faim d’une Parole qui donne du sens, surtout lorsque le désespoir guette ou que toute la vie risque de devenir un non-sens, une absurdité, un repli sur soi. Une communauté qui mange le Pain eucharistique publiquement et n’est pas, dans les faits, solidaire des affamés, est une communauté pour laquelle le Pain de communion devient un signe d’accusation et de condamnation. Signe prophétique, le Pain de communion l’est encore, non seulement parce qu’il nous engage dans ce qui est visible et présent, mais parce que la parole même du Fils – « Celui qui mange mon corps, moi, je le ressusciterai au dernier jour. »(Jean VI,54) – cette parole prophétique annonce que la mort sera vaincue, que le dernier mot de la vie ne revient pas au tombeau, et que la création présente parfois nous blesse et même nous désespère, une création nouvelle est annoncée et promise  à celles et ceux qui se nourrissent de la parole et du Pain du Fils.

          Le plus grand nombre des contemporains du Fils en Israël, ceux qui ont croisé ses pas, entendu directement sa parole ou bien l’ont vu guérir des malades, la majorité d’entre eux n’a vu dans cet homme rien qui puisse leur faire croire qu’Il put être le Fils de Dieu, le signe de l’Absolu divin et l’Absolu Lui-même. La majesté transcendante et éblouissante de Dieu s’est cachée dans la chair d’un homme, d’un homme apparemment presque semblable à tous les autres. Beaucoup auraient voulu, afin de croire à sa puissance divine, qu’il fasse tourner le soleil dans les cieux, danser les étoiles ; qu’il se jette du haut du pinacle du Temple de Jérusalem sans se faire aucun mal. Ils réclamaient des prodiges et du spectaculaire, sans le savoir, pour être obligés à croire enfin. Malheureusement pour eux – et sans doute pour certains de mes lecteurs – Dieu ne s’impose pas. Ses chemins sont des voies de silence et d’appel sans contrainte, sans chantage ni menace. Notre Dieu est un Dieu caché, secret, mystérieux, plutôt silencieux … un peu comme ce Pain eucharistique que l’on garde, dans la tradition catholique, dans le tabernacle ou que l’on présente à l’adoration dans un ostensoir rutilant. Ce Dieu-Fils aime la liberté : la sienne et celle des hommes. Nous l’avons déjà vu, après sa Résurrection, ses meilleurs amis ne le reconnaissent pas. Et pourtant le Fils nous fait toujours signe, encore. Notamment par cette Présence eucharistique, qu’on appelle « réelle » pour la distinguer du « symbolique » mais avec ambiguïté – on ne peut pas enfermer le mystère du pain eucharistique ! – et qui n’est pas de la même réalité ni que celle de la Transfiguration, ni de la Résurrection mais pourtant dans sa filiation directe : ni le commencement de la présence du Fils , ni son achèvement mais comme une voie silencieuse vers l’Invisible. Le fameux ostensoir paradoxal est comme la Gloire de l’ Invisible !

             Il nous faut retrouver le langage des signes. Nous sommes souvent comme les pèlerins d’Emmaüs, aveugles. Le Fils nous reste caché, secret, dérobé : Il nous parle par des signes mais nous ne les distinguons pas, c’est à dire que nous ne savons pas ouvrir notre cœur et notre intelligence à leur sens. Dieu – le Père, le Fils et l’Esprit – parle par des signes parce qu’Il aime tant cette liberté de l’homme qu’Il ne veut jamais la contraindre. Il aime cette liberté insupportable de l’homme parce qu’Il est amoureux de l’homme – c’est le cœur du mystère de cette invraisemblance ! – et d’un amour patient et doux, sans menaces ni courroux. Un amour si discret – comme le Pain d’Eucharistie – que lorsqu’Il est reconnu, Il s’efface à nos regards. A vous, à moi de devenir signe. Comme ce petit livre espère le devenir. Comme une goutte de rosée, brillante dans votre pré. Comme ce pain « béni » que l’on partageait autrefois avec celles et ceux qui ne recevaient pas l’Eucharistie.

            Pour finir – si l’on peut dire ? – sur les signes, je me souviens très précisément comment j’avais essayé d’expliquer à mes élèves de Troisièmes, comme Aumônier de Lycée, le sens du Pain d’Eucharistie, en partant de deux récits de « départ » tragiques : des êtres se séparaient, en risquant la mort, mais voulant, au-delà de la Vie ou du trépas possible, sceller une Alliance qui maintienne leur relation basée sur l’amour. Le premier est celui de David et Jonathan (I  pSamuel, 18) : « David avait achevé de parler à Saül. Et dès lors , l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David, et Jonathan l’aima comme son âme. Ce même jour, Saül retint David, et ne le laissa pas retourner dans la maison de son père. Jonathan fit alliance avec David, parce qu’il l’aimait comme son âme. Il ôta le manteau qu’il portait, pour le donner à David ; et il lui donna son vêtement, et même son épée, son arc et sa ceinture. »

             La pédagogie qui s’ensuivait devait ressembler à ceci :

             – Messieurs, je vous ai déjà expliqué, à d’autres occasions, qu’une image littéraire pouvait avoir une double portée : à la fois réelle et métaphorique. Ici, il s’agit des deux à la fois : Jonathan reçoit comme signe d’Alliance d’amitié ce qui touche au plus près au corps de son ami : son manteau d’abord – c’est à dire ce qui le protège – et surtout ses armes de défense au loin – comme l’arc – et au plus près – son épée. En temps de guerre, c’est un geste fort. En terme d’ « image » c’est un peu comme s’il lui offrait son corps, sa propre vie, afin de le protéger, lui, son ami, déjà menacé par la jalousie mortelle du roi, son père.

              Le débat alors s’engageait, mais je poursuivais l’analogie autrement :

              – Vous avez à peu près en mémoire le récit du départ du Fils, avant son arrestation et sa Passion, au cours d’un repas rituel juif avec ces phrases fortes, qui restent en mémoire – « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », « Nul ne me prend ma vie mais c’est moi qui la donne. », « Il est bon pour que je m’en aille » – , et cette tension qui monte par l’annonce de la trahison précédée par ce geste à la fois antique et radicalement nouveau : « Prenez, ceci est mon corps …Prenez, ceci est mon sang … » … « Faites ceci en mémoire de moi ». Comparons les deux mémoriaux d’Alliance, celui de David et Jonathan, et celui du Fils avec ses amis. Les deux s’inscrivent dans une tradition et, en même temps, la dépassent … Il y a du nouveau dans l’air mais imaginons, pour laisser un « souvenir » fort de son « passage » par la Mort vers la Résurrection, promise aux amis, que le Fils se soit dépouillé de sa célèbre tunique afin de signifier leur Alliance pour l’éternité. Que se serait-il passé ? Auraient-ils joué la tunique aux dés ? Un seul – Pierre ? – l’aurait-il pieusement conservée au nom de tous pour la transmettre de génération en génération et la vénérer régulièrement par une sorte de nouveau culte ? Vous pouvez imaginer tout ce que vous voulez mais elle ne serait jamais parvenue jusqu’à nous …regardez le sens et l’histoire des reliques. Transmettre le corps-tunique, ce n’est quand même pas du même ordre que le Pain-corps, que l’on mange, assimile et qui nous transforme, geste sacral à la fois majestueux et intime, qui se démultiplie au cours des siècles comme une multiplication des pains … et par la médiation nécessaire du prêtre-ami. Ami du Fils et des frères ! Quel est le signe d’Alliance le plus fort ? Celui du manteau et de l’épée, ou celui du Pain-mystère, réel et plus que réel – surréel ?

                   Je me souviens que le débat qui se poursuivait était « chaud », bousculant les « rationalistes » secs et les « piétistes » béats et trop sentimentaux. En ont-ils, eux, encore mémoire ?

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