Le Fils

 imagesExtrait du livre « A la rencontre de Jesus -Christ »

« Personne ne vient à moi si mon Père ne l’attire. »

          Ma conversion au Fils s’est passée d’une étrange manière, progressive, toute en nuances mais non sans troubles nouveaux.

                Durant cette première année romaine, consacrée par l’ Université Grégorienne à la philo et, au Séminaire,  à la découverte de l’oraison, je n’avais guère l’esprit communautaire pas plus que celui de l’obéissance aveugle. Mes petits camarades de Philo – les vouvoyer était obligatoire selon la sainte Règle ! – ne m’intéressaient guère et j’étais plus attiré par des échappées vers le Forum romantique, les églises-musées ou la musique, jusqu’à ce qu’un jeune lévite, de deux années supérieures à la mienne – il était en première année de Théologie – attira mon attention; il était en face de moi, à la Chapelle, au rendez-vous silencieux des aurores, à  5 heures trente, où je m’échinais à découvrir les charmes austères de l’oraison; sa figure était mince, légèrement inclinée et sa brosse blonde ; sa douce concentration me fascinait : ses yeux demeuraient obstinément fermés à toute distraction et lorsque les vingt cinq minutes d’exercice silencieux s’achevaient, en un bref éclair, il me regardait et disparaissait dans les ténèbres soulevées par l’aube. J’admirais sa piété et l’enviais. Nous nous croisions dans les couloirs de l’ Université et il me saluait d’un sourire prudent, direct et suave. Au bout d’un certain temps, je découvris qu’il m’était moins pénible de me réveiller si tôt pour le temps d’oraison communautaire, car s’il ne me regardait jamais en arrivant, l’éclair final sauvait ma journée entière de l’ennui. Un beau matin, au retour des cours universitaires, nous fîmes chemin ensemble et l’apprivoisement se noua peu à peu durant tout le dernier trimestre et si bien même qu’il m’invita chez lui pour les vacances d’été.

De quoi nous entretenions nous ? Oh ! D’abord de l’oraison qu’il semblait pratiquer avec tant d’aisance, de la piété, du silence, de la Règle rigide du Séminaire. Mais surtout sa dévotion, alors que je m’abîmais toujours dans le Père, était très centrée sur le Fils, un Christ « historique », tel que la méthode ignacienne nous invitait à imaginer, si bien que je finis, à son exemple et à son inspiration, par  Le  mettre au centre  de  ma  méditation matinale … mais, comme sa figure christique était un peu doloriste – j’ai su pourquoi plus tard ! – cela a déteint sur moi , non pas que j’ai jamais aimé souffrir, mais parce que, sans le savoir encore, je sortais de nos brefs entretiens avec un trouble émotionnel qui me laissait ravi et douloureux. Il aimait à parler du sacrifice, du renoncement, du détachement et, outre la poussée vers un Christ crucifié, je recevais des encouragements tenaces à devenir d’une fidélité irréprochable à la sainte Règle. Je me souviens d’avoir attaché dans ma cellule une grande affiche de la crucifixion d’ Isenheim où le supplicié était présenté à l’extrême de toutes les souffrances du monde.

              Nous ne demandions jamais aucune autorisation de visite entre nous, nos seules rencontres étant communautaires. Il était doux et rigide :  cela me rassurait. Contre quoi ? L’aridité, la sévérité et même l’intégrisme de certains confrères. J’obéissais, à lui, à la Règle sacralisée, à l’ Université, au bachotage des examens, au latin. Une lecture de Térèse d’ Avila, conseillant à ses soeurs d’éviter « certaines amitiés », me mit quelque peu en alerte : pourquoi cette sensibilité vibrante quand je le rencontrais ? Ces émois, ces pensées lancinantes qui le plongeaient souvent dans mon imaginaire ? En faisant l’introspection du peu de ma vie sentimentale passée, je n’y vis rien de commun avec mes flirts de bals mondains où ma libido n’était guère passive, ou bien  avec mon amourette fixée sur Marie-Thérèse que je guettais tous les soirs du haut de mon balcon. J’avais découvert un ami, rien de moins et rien de plus, et pour m’orienter je me mis à la lecture de tous ces saints ou bons apôtres qui avaient rédigé sur l’amitié : Epicure, Augustin, Cicéron, Pascal, François de Sales, Lacordaire, Charles de Foucauld. Je notais, recopiais des citations, développais selon ma propre pensée. Comment ces lignes de Lacordaire ne m’auraient elles pas fait tressaillir, en évoquant mon ami comme s’il l’avait connu ?

                     « L’amitié a deux visages, celui de la tendresse qui est doux et sensible, celui de la vérité qui paraît dur et sévère à côté de l’autre. Or l’amitié, ayant ces deux visages, elle les montre tour à tour en restant toujours la même, et ce n’est pas la connaître que de croire qu’elle change lorsqu’elle montre une partie d’elle-même. »

                Ou bien : « J’ai encore une chose à lui dire, une seule, la dernière de toutes; je puis lui dire : je vous aime. Dix mille mots précèdent celui-là; mais aucun autre ne vient après, dans aucune langue, et quand on l’a dit une fois à un homme, il n’y a plus qu’une ressource, c’est de le lui répéter à jamais. La bouche de l’homme ne va pas plus loin, parce que son coeur ne va pas au-delà. L’amour est l’acte suprême de l’âme et le chef d’oeuvre de l’homme. Son intelligence y est, puisqu’il faut connaître pour aimer; sa volonté, puisqu’il faut consentir; sa liberté, puisqu’il faut faire un choix; ses passions, puisqu’il faut désirer, espérer, craindre, avoir de la tristesse et de la joie; sa vertu, puisqu’il faut persévérer, quelque fois mourir, et se dévouer toujours. »

                    Saint Augustin ne m’avait pas plus rassuré lorsque j’avais lu dans les Confessions :  « Si les corps te plaisent, ô mon âme, fais remonter ton amour jusqu’à Celui qui en est l’artisan, de peur de Lui déplaire dans les choses qui te plaisent. Si les âmes te plaisent, aime-les en Dieu, car elles aussi sont muables et ne trouvent leur stabilité que fixées en Lui. Aime les donc en Lui, entraîne vers Lui avec toi celles que tu peux et dis leur : aimons Le, c’est Lui qui a fait toutes choses et Il n’est pas loin. »

                Je ne m’étais pas posé la question de savoir si son corps me plaisait, car c’était une question dont on parlait, entre étudiants avant le Séminaire, au sujet des filles. Avec François de Sales et ses Lettres à Jeanne de Chantal, on rentrait dans la norme, même si le ton était assez passionnel : « Croyés moy, mon âme ne m’est point, ce me semble, plus chère que la vostre.  Je ne fay qu’un mesme désir, que mesmes prières pour toutes deux, sans division ni séparation … Mon âme est collée à la vostre et je vous chéris comme mon âme. »

                     Ciel ! Je n’en étais pas là car un large crucifix nous séparait, en nous unissant différemment. Et cependant, ma vision artistique du Fils avait changé : il y avait, consciemment et affichée, l’image douloureuse mais sous elle, chaque beau Christ m’évoquait instantanément le visage de l’ami qui se superposait sans que j’y prenne garde. A preuve une collection d’images, composée alors,  que j’ai retrouvée : toutes représentaient des scènes célèbres de la Cène avec un Jésus très beau à la poitrine duquel s’ appliquait un saint Jean dont l’esthétique n’avait rien à envier à son Maître et ami. A l’époque, je trouvais cela sublime. Depuis ma lucidité s’est accusée.

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