L’ermite et le loup

        Michel, le voisin, à quinze kilomètres de l’ermitage, respectait particulièrement la solitude de Frère Grégoire de telle sorte que lorsqu’il apparut , un beau matin, au soleil levant, l’ermite en fut tout surpris :

         – Salut, Michel archange, quelle nouvelle te conduit jusqu’à moi ? Vas-tu bien ?

       – Oh ! Pas plus … mais je viens te dire qu’il y a plus que des rumeurs …

      – Je suis loin des rumeurs, ici …qu’en ai-je à faire ?

      Les deux compères s’assirent à l’ombre sous l’érable pour boire un verre d’eau fraiche car le soleil d’août faisait déjà  craquer les cosses des genêts rétrécis par la chaleur.

       – Cette fois, c’est du sérieux : ne rigole pas, l’ermite ! C’est plus que des rumeurs …D’abord des rumeurs cela n’égorge pas quinze bêtes en une nuit

         – Peut-être des chiens errants ?

        – Mais moi, je l’ai vu , là-haut, sur ton chemin, à cinquante mètres de ta giasse …

        – Et qu’as-tu donc vu ?

        – Mais le loup, pardi !

       – Chez moi ?

      – Chez toi, passant ou restant, je ne sais.

              Un long silence s’ensuivit, non pas gros d’orages qui menacent mais de questions silencieuses, de scepticisme pour l’un et de vraies craintes pour l’autre. Entre un éleveur et un ermite, que de différences ! L’un a le souci véridique d’un troupeau bêlant et broutant, et l’autre règne sur des nuages et des ondes invisibles. Les fantasmes sur le loup remontaient dans la nuit des âges et selon que l’on fut campagnard ou citadin, on s’inquiète pour de bon ou l’on ricane.

              – D’où qu’ils viendraient ceux-là ? On n’en est quand plus à la Bête du Gévaudan ?

             C’était pas un fantôme, celle-là … je sais bien qu’entre l’imaginaire et la réalité y a un monde mais j’ai pas eu la berlue : je l’ai vu ! Sur le Mont Lozère, ils ont déjà sévi plusieurs fois et les gens du Parc disent qu’ils viendraient du Vercors. Une meute de loups cela ferait plus de cent kilomètres en une nuit!

             – Et qu’attends tu de moi, un pauvre Frère solitaire ? Que je tire la cloche quand je le verrais mais tu sais bien que je n’ai ni clocher ni cloche ? D’ailleurs, comme on disait, en Allemagne, tu temps de mon service militaire : « Qui n’entend qu’une cloche, il n’entend qu’un son. »

            – Avec nous deux, pécaïre ! ça fait deux cloches, non ?

            – Je ne vais quand même pas jouer à François avec le loup de Gubio ! Tu connais ? … tu ne connais pas ? Mais c’est une des histoires sur St François d’Assise racontée dans les « Fioretti » : un loup, un méchant loup terrorisait un village près de l’ermitage du Poverello et celui-ci avait la réputation de vivre en harmonie avec tous les animaux dits sauvages, enfin surtout les oiseaux et les poissons auxquels il tenait, disait-on, des discours qu’ils écoutaient avidement. Les villageois vinrent supplier l’heureux Frère de s’occuper du loup, qui fut apprivoisé par la sérénité et la joie qui émanaient de François

                 – Et le loup vécut bienheureux et longtemps, sans avoir d’enfants ?

             Les deux compères se séparèrent en riant beaucoup et Frère Grégoire se prépara à accueillir le maudit loup.

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