L’ermite et le chat-lynx

 

               La rumeur avait déjà fait des ravages au sujet du retour du loup, lorsqu’un berger sur le Mont Lozère commença à raconter non pas qu’il avait vu – car on ne le voit jamais ! -, mais laissait à entendre qu’il y avait une autre espèce que celle du chat sauvage, qui ne s’attaquait pas aux brebis, mais comme un félin plus considérable, habile et dangereux, qui, lui, pouvait saigner un agnelet, un blanc-bec de mouton, innocent et gracile, voire terroriser un troupeau entier. L’ermite savait d’où venaient les grondements humains sur le loup, puisqu’on l’avait même situé au voisinage de l’ermitage mais qui avait bien pu lancer cette histoire de monstre félin ? Un mauvais drôle qui n’aimait pas les chats ? Frère Grégoire aimait les chats mais s’était défendu jusqu’à présent de s’en faire un compagnon de solitude et de fortune. Certes, le chat était ignoré des écrivains de la Bible, sans doute parce qu’il avait été l’idole des Egyptiens et que les rats n’étaient pas assez menaçants pour les réserves à blé des Hébreux ; peut-être aussi que sa langueur et sa volupté effrayaient les prêcheurs d’austérité et de pénitence, réservant l’usage du sexe à la seule fécondité. Ne sachant guère le vrai « pourquoi » de cette absence, le Frère essayait de ne pas trop fantasmer sur les qualités heureuses ou malheureuses du félidé , reportant sur la présence invisible mystérieuse de la nouvelle terreur des Cévennes  ses désirs cachés sur l’appréhension : celle , frémissante, du lynx !

           Bien sûr, comme tout le monde, n’en n’ayant jamais vu, il l’imaginait d’autant plus merveilleusement que l’angoisse excitait la représentation imaginaire par des traits saisissants : la beauté qui fascine, la lueur du danger dans des yeux forcément perçants, la souplesse et l’agilité qui permet la surprise, la prise et la disparition dans les ténèbres. Le lynx avait toutes les  vertus qui forcent l’admiration et la crainte. Satan savait bien se camoufler en ange de Lumière, ou la Lumière se masquer de noirceur, alors pourquoi pas avec cet animal mythique ? L’ermite en rêvait, lorsqu’un jour son voisin le plus proche, un ouvrier maçon portugais, qui habitait, à quelques kilomètres au sud, à mi-pente des Gorges, se présenta sans prévenir jusqu’à lui, portant à bout de bras un panier d’osier :

              – Holà !mon Frère, dit-il, en chuintant et rigolant, j’ai pensé à vous parce que j’ai eu de la visite hier : un chat ! Et vous m’aviez parlé de vos petits mulots qui causaient du dégât dans la maison …Voici la terreur des souris : un petit lynx !

          Et Antonio me sortit un ravissant minet tigré aux oreilles si effilées qu’elles évoquaient le maître secret des forêts et des taillis, plus fort et présent que le loup vulgaire des légendes populaires.

          Tilynx fit bon ménage avec l’ermite et ravage dans toute la gens souricière. Pas un petit minois de souriceau n’en réchappa. Et puis, il ronronnait si doucement au coin du feu.

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