Messe de Requiem pour Patrick Ricard

En l’église Saint-Sulpice de Paris ,

le 17 septembre 2012.

En célébrant les obsèques de Patrick aux îles d’Embiez, le 22 août dernier, nous disions, en conclusion, que ce départ trop brusque, trop brutal, d’une certaine manière « injuste », pouvait avoir valeur de signe, en y voyant une invitation à la vigilance, à la résistance et à l’endurance.

A la vigilance. Soyons prêts, grand ou petits, humbles ou suffisants, parce que « nous ne connaissons ni le jour, ni l’heure. »

A la résistance. Oui, résister à toutes les tentations de rejeter « les forces de l’Esprit ».À l’endurance, parce que, ainsi que le disait le fougueux apôtre Paul : « J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Et maintenant, voici qu’est préparée pour moi la couronne de justice, qu’en retour le Seigneur me donnera, en ce jour-là. »(II Tim. IV, 6-7)

C’est ainsi que lorsque j’ai proposé à Corinne de choisir comme évangile la parabole des talents, c’est parce qu’ensemble nous avons pensé que Patrick avait été l’homme aux nombreux talents, qui n’avait pas eu peur.

Certaines personnes qui entendent cette parabole pour la première fois sont indignées : « Il sera beaucoup donné à celui a beaucoup reçu ? Comment ? Il a déjà beaucoup reçu et on lui en donne encore plus ? » Et pourtant il y a là une grande sagesse, car à quoi cela servirait-il de donner beaucoup à celui qui n’en fera rien, parce qu’il n’a pas en lui de désir ?

En fait, l’homme qui a reçu un seul talent bâtit son système de défense sur l’alibi de la peur qu’il dit avoir été la sienne vis à vis de Dieu. Et en l’écoutant nous décrire ce dieu-là – un propriétaire capitaliste exploitant, dur, avide de gains et d’argent facile, injuste dans ses exigences de rentabilité – , on ne peut s’empêcher de penser que plus il forcera les traits implacables de son accusation, plus son innocence ne pourra que se renforcer : la victime a besoin d’être, à tout prix, innocente pour que l’accusateur devienne accusé.

Pourtant Dieu lui avait confié des responsabilités à sa mesure, à sa portée, et ne voilà-t-il pas que l’accusé tente de renverser la situation en sa faveur, en se présentant comme la victime d’un dieu injuste qu’il a tout intérêt à transformer en bouc émissaire. «  – J’ai eu peur ! » De qui ? De l’image que je me suis faite de Dieu. Nous en sommes tous un peu là : à nous projeter une image de Dieu. Et en général, à l’insu de notre conscient clair et avoué, cette image commence par être le produit de nos désirs et de notre imaginaire. Un Dieu qui n’est que l’image projetée, idéale, du père, de la mère, de l’ami parfait ou de l’épouse dont j’ai besoin : un « dieu » pour combler le manque, que je peux manipuler à ma guise, parce qu’il est ma prothèse et qu’il est incapable de me résister. Selon le mot célèbre du cardinal de Lubac : «  Le croyant est comme le nageur : il est porté par son image de Dieu comme une vague, mais s’il s’accroche à une seule vague – c’est à dire à une seule représentation de Dieu – , il va se noyer. »

Se donner une représentation intérieure, une image de Dieu, c’est un passage obligé pour l’homme en quête de foi, et que nous commencions par combler nos vides, en nous faisant une image de Dieu à l’image de l’homme que nous sommes, est une voie nécessaire avant de s’engager sur une voie progressive de purification de toutes ces images antécédentes. Si nous bâtissons un système de défense sur la peur, nous risquons bien, en accusant Dieu d’injustice, de projeter de l’homme une image caricaturale, dérisoire de l’Homme lui-même.  En effet, que fait Dieu, dans cette parabole, sinon de renvoyer l’homme, à partir de l’image qu’il prétend dresser de son « dieu », à l’image de lui-même ? Cette « peur », qui est la part un peu lâche et sans imagination de nous-mêmes, s’empressent de fuir toutes les responsabilités et tout développement du patrimoine confié, cette peur est parfois la nôtre, mais nous ne pouvons réduire l’image de l’Homme à celle de celui qui a enfoui son unique talent, puisque les autres – comme Patrick ! – ont fait fructifier leur part d’héritage et nous renvoient une belle image de l’humanité.

L’homme à l’unique talent représente celui qui n’a pas affronté la vie. Enfouissement – régression , refus de grandir et de se développer, retour à la béatitude intra – utérine de la Terre-Mère. D’ailleurs, souvenez-vous, l’Homme premier, originel, adamique, accusait déjà sa peur : «  – J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. » (Genèse, III, 10) . Sa peur de Dieu dont il entend le pas dans le jardin, «  à la brise du jour « ,  c’est à dire à l’aurore de sa prise de conscience. La peur se sa propre vérité qu’il découvre dans sa nudité, qui lui révèle sa  vulnérabilité. Adam accuse Dieu en quelque sorte de l’avoir dénudé : «  – Tu me dépouilles, tu m’exploites et me voici à présent sans défense devant Toi qui m’accuse ! » La nudité était antécédente à la transgression : elle signifiait la relation de confiance et d’intimité, et de l’homme vis à vis de sa femme, et du couple devant Dieu dont il ne craignait pas le regard sur leurs corps et leurs cœurs.

L’homme ne suit pas le conseil divin et accuse Dieu de l’avoir trompé. La prise de conscience d’une image faussée de nous –mêmes nous conduit-elle donc, chaque fois et toujours, à gauchir celle de Dieu pour nous justifier à nos propres yeux ? «  Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu. » Derrières cette boutade accusatrice et ironique du poète, il y a une petite vérité que les récits bibliques nous murmurent depuis des siècles et des siècles :

«  Ecoute ce que l’homme te dit de son Dieu et tu comprendras mieux ce qu’il dit de lui-même. » Et surtout : « Ecoute ce que Dieu te dit de l’homme et tu comprendras mieux ce qu’Il te dit de Lui-même. »

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