L’argent

Homélie 26 ème dimanche du temps ordinaire

Crypte de l’Eglise Notre-Dame d’Auteuil dimanche à 21h30

Les paroles de Jacques dans cette philippique doivent paraître dures à ceux qu’on appelle, dans nos jours de crise, les « ultra-riches », mais si je vous invite, ce soir, à méditer sur l’argent ce n’est ni pour apaiser les aigreurs de celles et ceux qui en manquent ni pour donner mauvaise conscience à celles et ceux qui en auraient trop.

Il y a quelque temps, une toute jeune fille rentrait de son travail après avoir passé trois ans dans une Ecole technique commerciale, puisqu’elle avait trouvé un CDI dans un bureau et en était toute joyeuse.  » – Enfin je ne serai plus à charge à ma mère !  » Sa maman, en effet, avait du continuer à travailler en usine pour l’élever. Les deux femmes partaient ensemble le matin et se retrouvaient, le soir.
A la fin du premier mois de travail, la jeune fille arrive la première à la maison, toute enjouée, avec son enveloppe, sa fiche de paie et son argent. Pour faire une surprise à sa mère,  elle dispose les billets de banque sur la table de la cuisine, à la façon d’un jeu de cartes, comme on fait une réussite : 1 824 euros ! Assise devant l’étalage des billets, elle regarde avec fierté ce qui représente pour elle des heures et des heures de travail …Elle médite encore lorsque sa mère la surprend, laquelle, sautant de joie, s’écrie :  » – Maman ! Voilà mon premier mois ! Regarde : 1 824 euros ! » La mère, un peu étonnée d’une telle démonstration, sourit puis réalise peu à peu : 1 824 euros. La jeune fille, toute gaillarde, attend la réaction mais elle n’est pas celle qu’elle espérait. La maman lasse s ‘ assied, ôte d’un geste lent son écharpe, pose sur la table sa propre enveloppe, cache son visage dans ses mains et, tout doucement, laisse les larmes couler. Voilà dix huit ans qu’elle travaille dans la même entreprise et, ce jour-là, c’est 1 224 euros qu’elle rapporte. Elle va très bientôt prendre sa retraite mais son dernier salaire aura été inférieur au premier de sa fille.

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L’ermite et la roche du Dépressif

        Un ermite peut-il devenir dépressif ? Frère Grégoire ne s’était jamais posé la question jusqu’à ce que …

         Non, il n’était pas encore passé par cette épreuve mais il savait ,au moins par la tradition biblique, non seulement que nul n’était épargné par ce fléau mais que par les exemples d’Elie et de Saül ceux qui étaient dans la jalousie ou le prurit du pouvoir, ou bien dans la solitude due à la fuite, pouvaient être atteints et même aller jusqu’au gouffre du néant.

        Face au sud de sa bergerie-ermitage, le Frère avait une sorte de terre plein de quelques arpents qui se terminait par un petit regroupement de rochers amoncelés, monticule impressionnant dominé par la plus grosse roche, comme en suspens au-dessus du ravin plongeant. Du fond des gorges, quand on regardait vers le haut, cette roche était surnommée par les paysans du lieu « La dent ». C’était un perchoir admirable pour contempler la profondeur des ravinements, voir s’abîmer dans la contemplation du bel ouvrage du Créateur.

     Cet été-là, Grégoire avait accueilli pour quelques jours de retraite un jeune homme qui souffrait cruellement de la trahison de sa petite amie ; il endurait tant et si passivement qu’il allait passer de longues heures sur cette Roche et qu’à son retour l’ermite le voyait encore plus tourmenté qu’apaisé. Il se souvenait vaguement d’avoir appris qu’il existait sur le Capitole à Rome une éminence rocheuse d’où l’on précipitait les criminels :

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Passion

Homélie 25 ème dimanche du temps ordinaire

Crypte de l’Eglise Notre-Dame d’Auteuil dimanche à 21h30

          Passion signifie à la fois amour et souffrance. Comment pourrait-on séparer ces deux sens ? A moins d’être stoïcien, un peu janséniste ou masochiste, nul n’accepte sereinement l’épreuve de la souffrance d’amour s’il n’a dans son cœur l’ Espérance que cette « mort » sera la mort du grain pour qu’il porte du fruit. Tout est tendu alors vers l’avenir.

La Passion du Christ s’éclaire si on l’envisage comme Passion de l’avenir sous cette double lumière : passion comme amour et souffrance indissociablement mêlés, mais tendus vers l’avenir.

La passion de l’avenir. « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il fut déjà allumé ! » Le Christ est tendu de tout son être vers les lendemains du Dieu qui fait « toutes choses nouvelles » (Apocalypse) : vers la venue du temps où enfin la solitude de l’homme sera vaincue, où le pauvre trouvera l’accueil d’un frère, où tout chef sera serviteur, où il n’y aura plus entre l’homme et la femme qu’une tendresse égale, où il n’y aura plus d’amour caché et désespéré, où enfin nul ne prendra plus amour des autres la possession de l’autre.

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L’ermite, le rouge-gorge et le chat noir

          Premières lueurs sur l’océan, depuis le campement, sous le pin joli qui résiste aux vents, l’ermite jouit des aubes opalines, si recueilli qu’on le croirait sculpté dans le granite.

       Un gentil rouge-gorge vint se percher à trois bras de lui sur l’accoudoir d’un fauteuil vide. Au premier plan, Grégoire, au deuxième l’oiseau à la gorge rouge et dans le fond de la toile, les eaux vertes et les cieux oscillants entre la jade et les bleus gris. L’oiseau regarde l’ermite dont les yeux ont quitté les horizons presqu’infinis et dont l’oreille s’affûte pour guetter la chanson. Ce  que l’homme solitaire ne sait pas encore c’est que le petit chanteur ailé voudrait l’entendre chanter, lui, le cénobite étrange dont la réputation a été portée par toutes sortes d’oiseaux depuis les Cévennes jusqu’aux côtes bretonnes. La rumeur a été portée à grands coups l’ailes et de cris et de glossolalies :

                 – Grégoire chante tout seul là-haut dans la montagne ! Il fait ramage, il fait tapage pour la plus grande gloire de Dieu ! claquette la cigogne à laquelle répond le corbeau  :

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Messe de Requiem pour Patrick Ricard

En l’église Saint-Sulpice de Paris ,

le 17 septembre 2012.

En célébrant les obsèques de Patrick aux îles d’Embiez, le 22 août dernier, nous disions, en conclusion, que ce départ trop brusque, trop brutal, d’une certaine manière « injuste », pouvait avoir valeur de signe, en y voyant une invitation à la vigilance, à la résistance et à l’endurance.

A la vigilance. Soyons prêts, grand ou petits, humbles ou suffisants, parce que « nous ne connaissons ni le jour, ni l’heure. »

A la résistance. Oui, résister à toutes les tentations de rejeter « les forces de l’Esprit ».À l’endurance, parce que, ainsi que le disait le fougueux apôtre Paul : « J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Et maintenant, voici qu’est préparée pour moi la couronne de justice, qu’en retour le Seigneur me donnera, en ce jour-là. »(II Tim. IV, 6-7)

C’est ainsi que lorsque j’ai proposé à Corinne de choisir comme évangile la parabole des talents, c’est parce qu’ensemble nous avons pensé que Patrick avait été l’homme aux nombreux talents, qui n’avait pas eu peur.

Certaines personnes qui entendent cette parabole pour la première fois sont indignées : « Il sera beaucoup donné à celui a beaucoup reçu ? Comment ? Il a déjà beaucoup reçu et on lui en donne encore plus ? » Et pourtant il y a là une grande sagesse, car à quoi cela servirait-il de donner beaucoup à celui qui n’en fera rien, parce qu’il n’a pas en lui de désir ?

En fait, l’homme qui a reçu un seul talent bâtit son système de défense sur l’alibi de la peur qu’il dit avoir été la sienne vis à vis de Dieu. Et en l’écoutant nous décrire ce dieu-là – un propriétaire capitaliste exploitant, dur, avide de gains et d’argent facile, injuste dans ses exigences de rentabilité – , on ne peut s’empêcher de penser que plus il forcera les traits implacables de son accusation, plus son innocence ne pourra que se renforcer : la victime a besoin d’être, à tout prix, innocente pour que l’accusateur devienne accusé.

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