Sur la religion catholique et l’argent

par Luc Ferry

Figaro du 23 08 2012

Dans le cadre du programme de l’Église intitulé « Parvis des gentils », le cardinal Ravasi, président du conseil pontifical pour la Culture, m’a proposé d’écrire à quatre mains un livre sur le sens du message christique pour les non-croyants. J’y travaille avec bonheur, notamment sur la question de l’amour, mais aussi sur celle de l’argent, que j’évoquais dans ma dernière chronique.

Je suggérais qu’à la différence des juifs et des protestants, pour lesquels le scandale n’est pas la richesse mais la pauvreté, le catholicisme avait eu tendance à tenir que, loin d’être un signe d’élection, une grande fortune serait plutôt un obstacle au salut, et le dénuement une voie d’accès. Certains lecteurs se sont émus de cette remarque, sans doute par malentendu, car les réticences de l’Église sur ce sujet sont non seulement patentes, mais théologiquement bien fondées.

Du reste, le protestantisme eut le plus grand mal à éluder les nombreux passages de l’Évangile qui vont dans le sens d’une critique radicale de la richesse. Il a fallu tout le génie d’un Luther pour y parvenir, ce qu’avait bien vu Max Weber dans son grand livre sur L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme. La façon dont la doctrine de la prédestination a permis de redorer, si j’ose dire, le blason de la richesse au sein du monde chrétien, avec la fameuse thèse luthérienne de «la foi seule » , est assez subtile. Elle part de l’idée que les humains ne sont jamais sauvés par leurs «oeuvres» – entendez : leurs prétendues «bonnes actions » -, mais uniquement par leur foi ( sola fide). Dans les Écrits réformateurs, j’ai trouvé cette assertion abrupte : « Seriez-vous bonnes oeuvres des pieds jusqu’à la tête que vous ne seriez pas sauvés pour autant ! »

Ce qui motive ici Luther, c’est son aversion pour la pratique des «indulgences », ces « remises de peine » que le Vatican accordait alors aux pécheurs qui tentaient d’acheter leur rédemption en espèces sonnantes et trébuchantes. Mais si la foi est une grâce, un appel dans lequel la volonté humaine n’entre guère qu’à titre de réponse, si Dieu seul décide in fine de notre salut ou de notre perte, alors la réussite sociale ici-bas peut bien fonctionner comme un signe d’élection, comme une promesse de salut. C’est du moins ainsi, selon Weber, qu’un certain protestantisme, dans le monde anglo-saxon notamment, a réussi à déculpabiliser la richesse, inversant à bien des égards le discours du Christ lui-même. Car que lit-on sur l’argent dans les Évangiles ? Pour l’essentiel ceci : qu’il est un moyen, certes légitime en soi, mais cependant dangereux, car la logique qui conduit à l’accumuler tourne toujours à l’idolâtrie.

Soeur Emmanuelle m’a souvent dit l’immense soulagement qu’elle avait éprouvé pour cette raison après son voeu de pauvreté. Elle me rappelait volontiers ce que Jésus dit au jeune homme riche, dans Matthieu 19, lorsque ce dernier lui demande ce qu’il « doit faire de bon pour obtenir la vie éternelle ». Jésus lui répond dans un premier temps qu’il doit observer les Commandements, le Décalogue. Le jeune homme lui rétorque que c’est déjà fait : que doit-il faire de plus ? Jésus lui dit alors : « Vends ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel », mais le jeune homme, qui est fort riche, s’en va tout triste, trouvant la potion impossible à avaler.

C’est alors que le Christ se retourne vers ses disciples et leur délivre ce fameux message: « Il sera plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. » Depuis lors, une littérature innombrable s’est développée contre l’argent dans le monde catholique – on en voit les suites au XXe siècle chez des auteurs aussi inspirés par ailleurs que Péguy ou Bernanos.

On trouvera dans le Catéchisme officiel de l’Église (§ 2424) une explication de ce profond rejet à travers une critique du système capitaliste que Marx aurait pu signer des deux mains : «Une théorie qui fait du profit la règle exclusive et la fin ultime de l’activité économique est moralement inacceptable. » Ce n’est évidemment pas l’argent en soi, a fortiori son partage qui sont condamnés, mais ce glissement inexorable par lequel il devient fin plus que moyen, signant ainsi le passage d’une logique de l’être à une logique de l’avoir.

Je laisse à mon lecteur le soin de répondre par lui-même à la question qui suit aussitôt : à partir de quel degré de richesse non partagée avec autrui l’accumulation de l’argent cesse-t-elle d’être un instrument pour devenir un objectif en soi ?

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