Conte de l’ermite breton

La fontaine de Paolina

            Lorsque le grand portique de la Villa Paolina , à Rome, se fut ouvert  à frère Grégoire , il commença par faire le tour des jardins et d’abord du grand  carré des fleurs à couper. Dans le soir qui devenait émollient grâce aux tendres éclats d’ambre et d’émeraudes célestes, il respira lentement l’odeur âcre et victorieuse des grands bosquets de lauriers qui le dominaient. L’égouttement argentin des petits jets d’eau s’alliait harmonieusement à la sombre couleur des branchages soigneusement taillés, qui appelaient des clameurs de gloire.

            Son invitation à Rome, dans cette ambassade, ne le grisait pas autant que les fragrances, et parfois même que ce désir de jouissances sublimées que l’oraison chassait un temps pour le laisser rejaillir à l’improviste, au détour d’une senteur, d’un marbre sculpté en l’honneur d’un héros ou d’une divinité. Six ou sept rejets d’eau claire projetaient leurs partitions au-delà des buis ciselés à la française, sur des rosiers ou des massifs d’azalées, lorsque l’oreille de l’ermite fut attirée par un bruissement d’eau différent, vers l’ouest, là où les cieux allaient bientôt s’empourprer.

          Revenant vers la masse d’édifice carré et la con tournant pour se retrouver juste au revers de l’entrée d’honneur, la rumeur aquatique le poussa jusqu’à une vasque de  marbre blanc, blottie dans une grotte artificielle. Trois plans d’eau s’étageaient successivement : du haut tombait un rideau aqueux de la hauteur d’un demi-bras. Deux éphèbes en marbre ocré encadraient la chute par des mouvements gracieux qui laissaient échapper des voiles drapés sur leurs épaules félines, découvrant les parties les plus humbles et fragiles de leurs anatomies. Un premier petit bassin retenait à peine les eaux qui s’enfuyaient sous un fouillis végétal pour chuter dans la vasque marmoréenne, emplissant largement cette baignoire sauvage pour en déborder les flancs et achever leur descente dans une petite piscine rocailleuse où nageaient de petits poissons rouges.

      Frère Grégoire connaissait la légende qui attribuait cette vasque à l’usage de Paolina ; il rebroussa chemin, l’esprit préoccupé par l’image de la princesse Borghese, telle qu’on la voit dans sa beauté sculptée, dénudée, couchée à l’antique par le ciseau de Canova. Lors du souper qui s’ensuivit à la Villa, entre les prélats et les diplomates, Grégoire, quoiqu’ayant sacrifié aux pieux devoirs de son bréviaire, ne fut pas saisi par le plus juste des sommeils. Il se releva donc et, vêtu d’un blanc peignoir, s’en fut à pas menus vers la vasque de Paolina. Il se dévêtit et se glissa dans les plis d’eau fraiche de la vasque qui jadis, disait-on, accueillait le corps de la Princesse.

        Reposant sa nuque sur le doux bord de ce lit de pierre, il ferma les yeux, les rouvrit et se vit entouré d’un chaud brouillard qui lui dissimulait la forme noire de la  Villa. Il se sentit alors aspiré par le tréfonds de la vasque, devenu comme une argile tiède où il s’enfonça. Tout lui devint tendre et obscur et dura … dura comme le temps d’une traversée souterraine, profonde comme dans un tunnel, puis rehaussée jusqu’à être hissé sur une Tour.

        La nuit était devenue très claire sur la Tour de Bélisaire, telle qu’il la reconnut, juchée sur la muraille aurélienne . Par  le chemin normal, on accède à ce mur par une longue terrasse qu’ombragent des festons de vignes et de chèvrefeuilles . Depuis la Tour, il reconnaissait par un ciel d’aube, au levant, le Mont sacré, Tibur et les montagnes de la Sabine couverts de neige ; au midi, Tusculum, le mont Algide, où vint camper Annibal, et Albano ; au nord, une suite ininterrompue de coteaux qui se termine par le Socrate ; enfin, au couchant, Rome, ses ruines, ses coupoles et les sept collines.

       Ayant fait le tour des quatre points cardinaux, l’ermite tressaillit : tout près de lui, couchée sur son lit à la romaine, se dressait Paolina Borghese. A ses pieds, il s’agenouilla et comprit :

         – Si tu avais voulu un sacrifice, je t’en aurais bien offert. Ce n’est donc pas cela que tu cherches, et cependant le sacrifice pour Lui, c’est un esprit brisé, un cœur humilié.

       A travers ses larmes, il dénoua ses cheveux, balbutiant dans sa prière :

            – Je ne possède rien de quoi offrir. Je n’ai pas à inspecter un troupeau ni à ouvrir des coffres, ni à armer des navires et franchir des océans … Je cherche dans mon cœur ce qui peut te plaire …

          Il baigna de ses pleurs les pieds de la Madone et les essuyait avec sa chevelure mordorée :

          – Il faut briser mon cœur impur … Je ne crains pas qu’il en meure.

         Le soleil se leva derrière le Mont sacré.

         La silhouette à la romaine, couchée, avait disparu.

         Frère Grégoire se releva, purifié. L’ai lui sembla si léger, en regagnant la Villa Paolina, qu’il se mit à chanter.

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