Conte de l’ermite breton

L’écureuil et le surf

               – Tais-toi, Panachou , tu commences à m’agacer !

             Le petit écureuil, sur les injonctions courroucées de sa mère, contint les explosions de sa douleur et ses larmes se mêlèrent à son sang.

             Depuis qu’il avait atteint l’âge de l’adolescence, Panachou s’était de plus en plus enhardi dans ses courses vagabondes, au-delà non seulement des autorisations parentales, pétries d’inquiétude, d’expérience, de sagesse et de pusillanimité, mais par-delà les plantations de pins, qui fermaient son vaste enclos naturel, jusqu’aux dunes de sable qui couchent leurs herbes sous les assauts des vents océaniques et parfois même des vagues.

          La première fois qu’il avait découverts ces êtres étranges, mi terrestres et mi – marins, Panachou était revenu bouleversé jusqu’au nid paternel et s’était enquis, durant tout le souper de noisettes au miel, de la grande faune des océans :

              – Ecoute, je sais qu’il existe des baleines mais je n’en ai jamais vu … Elles sont énormes comme des tonneaux qu’on aurait peint de goudron et font jaillir un jet d’eau de leur dos … elles ne croisent pas sur nos côtes. Il y a aussi parfois des bans de marsouins, sauteurs et rieurs. Un jour, pendant l’occupation allemande, j’ai pu en approcher un de très près parce que, blessé au large par une mine, il s’était échoué pour mourir sur la plage … Des hommes s’étaient aussitôt emparé avidement de sa dépouille pour en découper la chair rose. C’est ainsi que j’ai appris que les hommes mangent n’importe quoi. Heureusement, les chasseurs aux yeux rouges qui déchargent sur nous leurs chevrotines ne ramassent jamais nos pauvres corps ensanglantés, puisqu’ils ne mangent pas encore les écureuils. Une chance pour nous, parce qu’ils tirent si mal, et que nous voletons, nous, si habilement entre les branches, que les meurtres sont rares.

             Panachou n’écoutait même plus son papa, tant  il savait que son art de digresser dissimulait mal son ignorance sur les cétacés. Il aurait voulu savoir ce qu’étaient les orques, les cachalots, les lions de mer et puis les otaries, les phoques et les pingouins. Comme la jactance paternelle pérorait sur les sardines, l’enfant s’endormit et rêva de rouleaux écumants sur lesquels glissaient des ères noirs et agiles.

            Avant que le soleil ne se lève, il gagna prestement la crête quasi neigeuse de la dune et se cala dans le sable pour observer le mouvement rythmé des grandes ondes marines qui s’échouaient sur le rivage ; mais aucun de ces êtres mystérieux dans son imaginaire ne jaillissait des flots tumultueux. Penaud, déconfit, le jeune écureuil s’en revint à pas comptés vers le gîte familial, en murmurant :

            – Logiquement, ces créatures sauvages doivent fuir la compagnie des hommes et c’est pourquoi l’aube leur est propice …alors pourquoi ? pourquoi ne sont-elles pas là ?

             Il piqua une noix de consolation dans la réserve maternelle interdite, la grignota et s’endormit. Mais comme le jeunot n’était pas de nature à caler à la première contrariété venue, il se décida pour une expédition plus osée, au soleil couchant de la même journée : la température printanière étant plutôt fraiche et les vacances scolaire achevées, sans doute les enfants de hommes de gâcheraient pas la grève et permettraient peut-être l’apparition silencieuse de jolis monstres marins. Le soleil n’étant pas loin d’achever sa course du ponant, l’animal se faufila furtivement jusqu’à la grande plage où l’océan atteignait la plénitude de sa marée haute : elles étaient là les ombres noires, sculptées par l’écume des longs rouleaux, apparaissant, disparaissant !

       Panachou put distinguer, lui sembla-t-il, deux espèces différentes dans ces créatures qui glissaient vélocement dans la poussée violente des grands courants lancés à l’assaut du rivage de sables blonds. Les unes paraissaient campées fièrement sur leurs propres pieds, assurées et portées par une sorte de longue queue sombre qui les emportaient à la vitesse du vent sur l’ourlet blanc des vagues, et les autres comme couchées sur leur propre appendice caudal. Ce jeu lui parut très proche de celui auquel il se livrait avec ses cousins :  sur  les  pentes  aréneuses recouvertes d’un épais tapis d’aiguilles de pin, les jeunes écureuils se lançaient sur leurs propre panaches qu’ils transformaient en skis incorporés avec la dextérité six des plus grands champions alpins sur les neiges.

     Panachou put compter six de ces êtres fantastiques : ils plongeaient, glissaient, renversés par la mer, chahutés, rebondissant. Il croyait qu’ils venaient des abysses, habitant des grottes profondes, mangeurs d’étoiles de mer ou d’hippocampes, joyeux compagnons des baleines à bosse et des phoques jongleurs, lorsqu’il vit l’un d’entre eux se laisser couler jusqu’aux plus doux friselis des vaguelettes léchant les sables assoiffés, à peine mouillés, à peine asséchés, piquetés de trous essoufflés qui faisaient craquer de petites bulles en surface.

     Avec agilité, ce personnage sortait des eaux avec une telle grâce que l’écureuil, frissonnant sous l’effet d’un effroi quasi sacré, pensa à quelque divinité … et quelle ne fut pas stupeur lorsqu’il vit ce « dieu » se saisir de cette sorte de longue queue, sur laquelle il venait de glisser avec élégance, pour la porter en dessous de son aisselle droite, en détachant cet appendice de son propre corps : il n’avait pas remarqué que seule une petite chainette dorée le reliait à ses jambes.

            Depuis ce jour-là, tous les cousins de l’écureuil crurent que Panachou avait inventé le surf, moyennant le retroussement dans l’autre sens de leur panache flamboyant.

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