Conte de l’ermite breton

Le petit poisson et le coucher de soleil

                    C’est une histoire qui se passe dans la mer des Sargasses, là où aucun rocher n’affleure mais où les bans d’algues sont immenses et profonds comme des forêts. C’est justement à cause de ces floraisons considérables que le soleil n’arrive  bien à percer les eaux vertes que lorsqu’il est au zénith ; sous les épaisses frondaisons marines les reflets solaires ne parviennent que filtrés et atténués, de telle sorte que notre petit poisson doutait de sa mère lorsqu’elle l’assurait que le grand astre était dans sa gloire à la perpendiculaire des eaux. Il est vrai que même un enfant de tapir n’y aurait pas mieux vu, à la même heure, sous les futaies colossales de la forêt guyanaise. Et c’est pourquoi ces bestiaux-là préfèrent, quant à faire, se déplacer la nuit. Mais eux, les poissons, dorment de nuit.

                  Le petit poisson n’eut de cesse et de raison qu’à force de se faufiler à travers la marées des algues sombres il parvint à hisser le bout de son museau jusqu’à la surface de l’océan, en clignant des yeux vers les cieux. La fulgurance de l’éclat solaire le fit incontinent, ébloui, sonné, s’évanouir et sombrer entre les bras tentaculaires et verts qui le recueillirent comme une pauvre petite fleur tombée de l’arbre avant d’avoir donné son fruit.

                De retour à la maison, après avoir dégusté la bonne soupe d’escargots de mer, le petit poisson se garda bien de raconter son escapade mais douta moins de la parole maternelle : le soleil existait bel et bien et savait châtier les insolences. Son père s’étonna qu’il garda des lunettes de soleil incongrues, au milieu des ténèbres argentées du soir, mais ne lui posa aucune question. Ni le père, ni la mère ne surent jamais que leur petit poisson chéri avait bien manqué ce jour-là de devenir aveugle.

              – On dit que le soleil se lève et se couche : est-ce bien vrai, Maman ?

              – Oui, le soleil se lève et se couche, mon enfant. Comme toi et moi … mais le résultat n’est pas le même.

              – On dit que son coucher est si beau …

             – Ce doit être la vérité, mon enfant, mais tu dois bien savoir qu’aucun poisson n’a pu le voir. Ce sont les baleines qui en parlent : on dit qu’à chaque coucher de soleil qu’elles peuvent contempler, elles gagnent chacune dix ans de vie en plus. C’est pourquoi elles vivent si longtemps.

           Le petit poisson demeura songeur et mit beaucoup de temps à s’endormir, se retournant sans cesse sur son petit lit de sable blanc. Il se jura, avant de s’endormir enfin, de trouver le moyen d’admirer un coucher de soleil. Il rêva qu’une baleine bleue le juchait sur son dos, à la bonne heure merveilleuse du déclin solaire, mais à peine perché , il glissait et retombait de haut. Un poulpe le saisit délicatement par la dernière ventouse nacrée de son plus grand bras qu’il projeta au-dessus de la surface comme un périscope, mais la ventouse manqua de l’étouffer, si bien qu’il ne vit rien d’autre que les éclairs de son étourdissement. Le petit poisson ne savait pas que la chance des rêves c’est d’économiser nombre d’efforts inutiles et c’est pourquoi, dès son réveil, il partit à la recherche d’une baleine bleue qui accepta bien de le hisser. Non seulement il glissa aussitôt mais fut assommé par la retombée du jet d’eau violent projeté par le grand souffleur. Quant au poulpe, comme il faisait mine d’acquiescer à sa requête, le petit poisson eut la présence d’esprit de comprendre qu’à peine aspiré par la ventouse, le bras de la pieuvre ne l’orienterait pas vers les airs mais vers le bec acerbe de son insatiable appétit.

       Le petit poisson renonça aux cétacés et aux poulpes, et réfléchit :

       – Jusqu’ici, j’ai toujours cru qu’on pouvait admirer le coucher de soleil seulement par beau temps et c’est pourquoi j’ai cherché du côté d’un transport au-dessus  des vagues plates et calmes ; il est vrai que le soleil n’est admirable à mon œil de petit poisson que par beau temps, sans quoi le nuages cachent tout … Mais, si j’attendais, un jour, de grosses vagues et du grand vent, par temps clair et bleu, pourquoi n’arriverais-je pas chevaucher la plus grosse vague et … ?

       Petit poisson tenait son idée et s’obstina jusqu’à ce que la météorologie se prête à son ambitieux projet. Le jour venu, il nagea, nagea, traversa la jungle épaisse et dangereuse des algues le séparant de la surface, guetta la plus grosse lame et l’enfourcha pour fixer l’astre rouge et flamboyant. Ce qui survint alors, il ne l’avait pas du tout prévu.

       La fine pointe de la lame était ourlée de gros embruns blancs et cotonneux , doux comme du duvet de mouette rieuse. Il s’y enfonça en éclatant de rire, mais la force du vent fut telle qu’elle détacha les embruns qui devinrent aériens. Le coucher de soleil était somptueux et souverain. Petit poisson en devint plus rouge que doré de plaisir. L’embrun mousseux montait toujours plus haut dans les airs comme une nacelle. C’était plus qu’une transfiguration, une ascension. Petit poisson ne s’apercevait pas qu’il montait irrésistiblement, fasciné qu’il était par la plongée du soleil cuivré dans l’océan vert. Pendant sa contemplation, la mousse de l’embrun se colla si bien à ses nageoires latérales qu’elles en devinrent des ailes et lorsque l’embrun fut dissous par la puissance du vent, petit poisson, tout naturellement, se mit à battre des nageoires – pardon ! des ailes ! – pour s’envoler vers le soleil couchant.

      C’est ainsi que naquirent les poissons – volants.

      Grâce aux couchers de soleil.

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