Conte de l’ermite breton

L’ermite et le dragon

C’était l’été. L’air vibrait dans la chaleur froissée par le crissement des criquets et parfois même d’une cigale. A midi, le soleil enfin s’aventurait dans le fond des gorges et c’était l’heure où Grégoire gagnait les bords de ce grand gourd où les eaux du torrent depuis des millénaires avaient façonné une admirable piscine naturelle, quasi ovale, ourlée de longues roches granitiques escarpées mais si douces que lorsque Grégoire, en arrivant, s’allongeait le ventre et la face au soleil, il ne pouvait s’empêcher de  caresser le rocher lisse, en murmurant :

                 – Et pourtant, ce n’est qu’une illusion !

            Il clignait des yeux vers l’astre flamboyant : le Feu ! Sa chaleur le pénétrait de part en part et il répondait :

                 – Le Feu est bon mais illusion !

             Il sentait son épiderme parcouru par un frisson de fraicheur lorsque les courants d’air dévalaient entre les rampes pierreuses si abruptes que pas même une chèvre n’osait s’y accrocher, et disait :

                 – L’Air est bon mais illusion !

              Il dilatait ses narines au passage des fragrances véhiculées par les flots aériens et reconnaissait le serpolet, la menthe ou le figuier :

                   – Ah ! Que sentir est bon mais c’est illusion !

              Il étendait la main jusqu’au bassin proche, tout débordant et bruissant d’eaux froides :

                    – Les belles eaux que voilà mais c’est illusion !

               Les quatre grands éléments de la Nature le comblaient mais il s’en détachait. Les cinq sens y trouvaient leur compte mais il les mettait en garde contre le Tout qui n’est qu’illusion.

         Grégoire se levait, tendait les bras vers le soleil et plongeait. Il comptait soixante brasses pour traverser le gouffre aquatique dont personne, disait-on, n’avait jamais pu atteindre le fond. Trois fois il en faisait le tour et remontait se sécher dans l’ardeur solaire. Pas un bruit ne faisait trembler le silence. Il avait les yeux fermés, lorsque son ouïe crut entendre un fort borborygme , comme si un bouillonnement faisait surgir quelque soulèvement du fond du sombre gourd. Il ouvrit les yeux et se redressa, en retenant un cri : une tête de dragon considérable, fichée sur un long cou écailleux émergeait du trouble des eaux. Il referma les yeux et les ouvrit à nouveau :

             – Illusion ! murmura-t-il, transi d’inquiétude.

           La vision disparut. A nouveau l’ermite s’assit sur sa roide Raison et en conclut à quelque fantasme optique. Pourtant des couleurs précises revenaient dans sa mémoire : les écailles du cou et de la tête étaient bleues, la crête du cou écarlate ainsi que les antennes qui coiffaient l’occiput ; les yeux du monstre avaient l’éclat de l’émeraude.

                – Mais tu sais bien, Grégoire, que les couleurs en elles mêmes n’existent pas !

               Lorsqu’in revint le lendemain, moins rassuré qu’il ne voulait bien se l’avouer, l’ermite dut forcer longuement sa raison pour plonger dans les eaux du gouffre et ne fit qu’un parcours au lieu de trois. Etendu au soleil, il louait la puissance de la Raison, en établissant en toute logique que l’événement d’hier ne se reproduirait pas. Le silence paraissait conclure à l’objectivité de son raisonnement, lorsqu’un long hurlement se répercuta violemment sur les parois rocheuses. Se tournant vers le gourd, Grégoire revit le dragon qui, cette fois, ouvrait une gueule béante en éructant et laissait échapper de ses naseaux dilatés un jet de fumée ocre et noire. Une odeur sulfureuse et pestilentielle vint bientôt  cerner le philosophe ermite qui dut se boucher les narines … malgré l’illusion ! A cause d’elle ? Puis, à nouveau, l’animal fantasmagorique disparut.

             Grégoire renonça à son bain, s’habilla et s’enfuit en maugréant :

              – Ce ne sont qu’illusions    Ce ne sont qu’illusions ! Courage ! Nous les vaincrons !

               Le troisième jour, l’ermite descendit dans les gorges aussi franchement qu’un âne qui  recule. Il ne manqua pas son rendez-vous solaire, se déshabilla chastement, s’étendit sur la roche tiède et se portait à lui-même la contradiction sur l’opportunité du bain rituel. Comme sa raison l’emportait et qu’il se leva pour s’apprêter à plonger, la tête du dragon s’éleva doucement, tout près du rebord rocheux, à la portée d’un demi-bras de sa propre main. Son odeur était savoureuse, comme un mélange de fraise et de coriandre :

                – Illusions que ce goût et l’odeur ! pensa-t-il, tout comme le toucher qui, lui non plus, ne prouve rien.

              Joignant le geste à la pensée, Grégoire, en tremblant, toucha le museau glacé du dragon qui ouvrit, d’un coup, ses mâchoires géantes et le happa.

               Forte est la Raison sur l’illusion des cinq sens !

                Reste à savoir, à présent, si la mort elle même n’est qu’illusion … Grégoire se réveilla en sueur de ce rêve insensé.

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