Sainte colère ?

 Homélie 3 ème dimanche de carême

Crypte de l’Eglise Notre-Dame d’Auteuil dimanche à 21h30

Jn 2, 13-25

« Tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal. Si quelqu’un insulte son frère, il en répondra au grand conseil .Si quelqu’un maudit son frère, il sera passible de la géhenne de feu. » (Mt.V, 21)

Communément on entend par colère une réaction violente de tout l’être contre un mal dont il veut se préserver ou tirer vengeance. Ce « mal » peut être très varié : injure, humiliation, mépris, s’adressant au sujet lui-même ou à un prochain qu’on estime ou qu’on veut défendre. Ce peut n’être aussi qu’une simple contrariété, un obstacle de tout ordre devant lequel on s’irrite et qu’on veut briser. Dans le domaine des passions amoureuses, le dépit et la jalousie sont souvent sources de colère. D’ailleurs saint Thomas d’Aquin définit clairement la colère comme « une inclination que nous avons de punir quelqu’un pour en tirer une juste vengeance ». Autrement dit c’est un désir de vengeance, pris non pas comme un simple mouvement de désir en concupiscence vers la vengeance, mais une inclination puissante à tirer vengeance de quiconque nous a nui et a été pour nous cause d’un mal. La vengeance est cet acte par lequel on faut subir à un adversaire un mal équivalent à l’insulte reçue : on se fait justice ! D’où l’invitation évangélique d’aller au-delà de la « justice » humaine, trop humaine.

St Grégoire, auquel revient d’avoir popularisé la liste des sept péchés capitaux, – dont fait partie la colère – a décrit ses effets psychologiques : « Un violent outrage est fait à un homme, il en ressent l’amertume et veut s’en venger. Son cœur palpite, il tremble, sa langue s’embarrasse, sa figure devient de feu, son œil s’égare, sa bouche profère des sons inintelligibles. Il s’élance sur son adversaire et le frappe aveuglément. Sa raison est muette. Il frappe encore et il savoure à longs traits la joie de la vengeance. »

Mais si elle participe de la volonté et de la raison, il en va autrement et la colère peut devenir une « sainte colère » quand elle tend à une vengeance légitime, c’est-à-dire lorsqu’on se livre à la colère quand il convient, contre qui il convient et dans la mesure voulue.

Certes, rien n’est plus difficile que d’user modérément de la colère et les conseils avisés de saint Paul restent d’actualité, même si l’on est une personne publique : « Mettez-vous en colère, mais dans cette colère ne laissez s’introduire aucun élément de péché : que le soleil ne se couche pas sur votre colère. »(Ephes. IV,26)

Les passions humaines étant plus portées au mal qu’au bien, il en ressort que d’habitude la colère est presque toujours prise en mauvaise part et considérée uniquement comme un péché. Et dans ce sens-là il faudrait la décrire comme désir déréglé de la vengeance.

Lorsqu’on est victime d’une colère et que l’on est soi-même tenté de se venger par la colère, la seule issue réside dans le pardon mutuel et c’est ce qui est signifié dans l’instruction de l’évangile du jour qui montre bien la spirale de la violence : colère-insulte-malédiction ! Le pardon est le remède à la colère et c’est ce qu’avait si bien saisi un écrivain engagé et courageux, comme François Mauriac qui écrivait : Le pardon est toujours injuste pour qui s’en tient à la lettre de la Loi, et pourtant, tant que nous sommes, nous avons mis notre espérance dans cette injustice là. Nous ne serons sauvés que parce que nous aurons été pardonnés. »La justice n’est pas le lieu du pardon, mais elle en est la condition. Elle est une étape, non nécessaire, mais non suffisante, une épreuve de vérité, car l’impunité laisse triompher le mensonge, source de destruction et peut devenir encouragement à la poursuite des violations (ne serait-ce qu’en laisser régner un climat d’impunité !). Ainsi c’est la vérité qui est la condition sine qua non de la réconciliation. On ne construit pas une réconciliation en maquillant les faits ou en pratiquant quelque forme de révisionnisme que ce soit.

Le pardon, c’est par essence quelque chose qu’on ne maîtrise pas car, le plus souvent , il excède nos propres forces et seule la grâce – le don de Dieu fléchissant enfin la raideur de notre âme ! – peut nous conduire à pardonner. Le pardon non seulement n’efface pas un évènement mais il suppose même réparation : l’offenseur doit réhabiliter l’offensé . Il permet une conversion de la mémoire qui ouvre un autre regard sur le futur, à condition que le passé soit reporté à une juste distance du présent afin qu’il ne le hante plus. « La condition du pardon, c’est la vraie mémoire, libérée de la hantise. », comme disait Paul Ricoeur.

 

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