Conte de l’ermite breton

L’ermite et le baiser du ravi

                         Frère Grégoire ayant eu une rage de dents insupportable dut faire ses quinze kilomètres à pieds pour gagner le bourg le plus proche d’où il pourrait appeler un médecin ; assis sur la margelle de la fontaine du village, il attendait patiemment l’arrivée du praticien, se recueillant en lui-même jusqu’à ignorer les passages et les commérages des randonneurs, armés de leurs bâtons et de leur jactance, lorsque Pinot, « lou ravi », guéri par le sermon ardent du Père Guy, à la Trappe Notre-Dame des Neiges, s’avança dévotieusement jusqu’à lui, en clignant de l’œil gauche, et lui baisa la main droite :

                         – Ô mon frère, c’est grâce à vous que j’ai été guéri ! J’en remercie le Bon Dieu tous les jours.

                         – Pinot, mon bon ami, je ne suis pas le Père Guy !

                         – Tout ça, c’est des amis du Bon Dieu !

                Comme on dit dans le pays, lorsque quelqu’un perd un peu ses esprits :

                         – Il scintille !

                Pinot scintillait, bien sûr, mais avec des éclats de lucidité plus fréquents que ceux des moments sombres. C’est ainsi que, ce matin-là, il dit à l’ermite :

                          – Le curé …, oui, celui qui me met la robe pour dire la Messe … oh ! y chante plus en latin …

                   – Oh ! Le bon Jésus y la disait pas en latin non plus !

                   – Ouais … mais le latin c’était bon … c’était bien beau …

                – Vous le compreniez, vous, le latin ?

             – Ben non … mais y a pas besoin de comprendre !

            – Donc le curé, y vous disait quoi ?

           – Que … que … que j’avais besoin d’une femme ….

        Pinot s’esclaffait, l’œil en malice, tout content de son coup, et en remettait une couche :

           – Ouais … une femme … me faut une femme. Ça me guérirait, qui disait …

           – Vous guérirait de quoi ? Vous étiez sourd et muet, et le sermon du Père Guy vous a guéri. Qu’est-ce que vous voulez de plus ?

           – Pouvez pas comprendre, vous, le saint ermite … pas trop nitouche … votre trou là haut, tout seul, vous l’avez choisi … Pas moi, tout seul, dans ce bourg …

          – Attention, Pinot ! Vous faites l’ingrat : personne ne vous laisse seul, ici.

          – Ouais … sauf la nuit : y a que le chat qui vient coucher avec moi.

          – Holà , Pinot ! Vous en demandez trop.

         – Ben quoi ? Juste, aujourd’hui, un petit bisou d’une femme … J’y en demande trop au Bon Dieu ?

         L’ermite acquiesça mais se demanda bien comment il allait pouvoir pêcher un petit bijou de femme dans la fontaine. Pinot étant passablement édenté et son accent fleurant l’occitan, on ne le comprenait pas toujours : Grégoire avait entendu « bijou » et se demandait non seulement où en trouver un, sans sou en poche, et pour offrir à qui …

              – Un anneau, une bague, une broche, une boucle ? ruminait-il, en écarquillant les yeux pour deviner ce qui pouvait bien gire au fond des eaux. Ce temps durant, un jeune homme bien fait vint s’asseoir à côté de lui, silencieux et souriant, sans qu’il y prit garde. Et trois femmes en randonnée se détachèrent de sous le peuplier planté par Henri IV, pour remplir leurs gourdes, en s’approchant, se faisant, de Pinot, de l’ermite et de l’ange. Pinot dévora des yeux la plus jeune et lui lança son sourire de vieillard candide et émerveillé.

                     – Jusqu’où marchez vous ?

            La jolie pèlerine releva  sa tête bouclée d’or, ayant fait provision d’eau, regarda le ravi, répondit – Nous marchons vers Saint Jacques ! , et déposa sur son front perlé de légère sueur un baiser gracieux comme un vol de libellule.

            L’ermite en fut tout ébloui et ne comprit jamais sa méprise.

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