Extrait de « La ronde des vices » : Les sept péchés capitaux.

Les cohabitants juvéniles sont ils des « pécheurs publics »?

« La simple justice, éclairée par les critères d’une évaluation morale, incite à demander que les normes canoniques de l’Église soient réajustées. On ne peut pas traiter sur le même pied deux jeunes qui vivent quelques mois ensemble avant leur mariage et des gens qui vivent des liaisons successives. Ni le projet, ni les relations, ni l’aboutissement ne sont les mêmes. Faute de procéder à une révision canonique et, en particulier, de reconsidérer le canon 1012 – qui exclut pour les baptisés tout autre mode de vie conjugale que le mariage sacramentel – on risque d’enfoncer de plus en plus les jeunes dans une alternative qui ne correspond plus à leur choix réel. Ou bien, ils se marient selon les normes canoniques du sacrement, quels que soient, par ailleurs, la réalité de leur appartenance ecclésiale et le contenu de leur foi ; ou bien refusant un simulacre, ils se trouvent placés dans la catégorie de concubins, pécheurs publics, quelles que soient leurs intentions de se marier un jour et le contenu de leur engagement mutuel. Ultimement, il nous semble que la question se pose à l’Église de vérifier si elle ne laisse pas trop facilement identifier le sacrement avec un modèle social du mariage. Ne pourrait-on pas reconnaître une sacramentalité réelle à diverses formes de conjugalité dès l’instant que seraient réunies les conditions principales du sacrement : mariage unique, engagement définitif, liberté des époux, acceptation des enfants et publicité de l’union ? »

Ces questions suivies de propositions presque audacieuses datent de 1979. Elles furent écrites et publiées par un jeune professeur de théologie moraliste au séminaire de Saint-Sulpice à Paris, qui est devenu évêque auxiliaire du cardinal Lustiger, comme responsable des vocations, des séminaires et de la formation théologique des laïcs, puis son successeur comme archevêque de Paris et président de la Conférence des évêques de France, Mgr André Vingt-Trois qui, depuis qu’il a accédé à ces hautes responsabilités, n’a pas fait avancer publiquement d’un pouce ses propositions de révision. Non pas que l’Église catholique soit devenue muette, car avec le pape Jean-Paul II la doctrine constante et irréversible d’une morale sexuelle strictement limitée au mariage sacramentel a été maintenue avec une telle intransigeance que la très large majorité des jeunes peut être objectivement classée dans la catégorie des luxurieux, celle du deuxième cercle de L’Enfer de Dante.

La question devrait être publiquement posée au cardinal Vingt-Trois : « Reniez-vous vos propositions de 1979 ? Sinon, pourquoi tolérez-vous que tous les curés de France acceptent la célébration sacramentelle de leur mariage à des fiancés qui vivent presque tous “dans le péché” ? » Dans la pratique pastorale ordinaire, quasiment tous les curés ou vicaires préparant au mariage des « pécheurs publics » savent pertinemment que la grande majorité cohabite depuis de longues années : leur font-ils prendre conscience de la « gravité » morale de leur situation, en en tirant les conséquences, à savoir les obliger à la confession, avec regret et réparation ? Nombre de chrétiens, pratiquants ou non, trouvent cette situation parfaitement hypocrite. Tout le monde feint de s’en accommoder, sauf les traditionalistes qui, au moins, sont plus cohérents, mais est-ce que la parole officielle de l’Église y gagne en crédibilité ? La réponse est connue : cette parole est devenue inaudible et fait perdre son crédit à la parole tout entière, quel qu’en soit le sujet. Imagine-t-on une « grève du zèle » des curés de France, et de bien d’autres pays du monde, pour mettre l’institution romaine face à ses contradictions ? Pourquoi quelques évêques n’auraient-ils pas enfin le courage de poser la question officiellement ?

Dès 1979, la cohabitation concernait 13 % de la population et – aujourd’hui, elle est de – 60 % des couples qui avaient choisi de se marier après avoir passé une période de vie commune ; les sociologues concluaient que ce concubinage était avant tout une séquence de vie, souvent inaugurale. En 1995, 87 % des unions se formaient hors mariage. Alors, 41 % des couples concubins avaient des enfants et, contrairement à une idée toute faite chez les défenseurs du mariage, leur fécondité n’était qu’à peine inférieure à celle des couples mariés. Pourtant, le risque de se séparer est cinq fois plus grand chez les cohabitants que chez les mariés, ce qui pourrait laisser croire que le mariage est un empêchement plus fort à la séparation que les enfants. Aujourd’hui, l’Église universelle est confrontée à des cultures multiples – qui mettent parfois à mal le schéma traditionnel du mariage hérité du modèle européen – qui ne rejoignent pas nécessairement les expériences et les crises institutionnelles de l’Europe, et l’histoire nous a révélé les nombreuses transformations qui ont marqué, au cours des siècles, l’élaboration des institutions conjugales. Tout discours sur la sexualité ne peut-il être que relatif à une culture et à l’évolution des civilisations ? Dieu merci, les positions officielles de l’Église catholique sur ces questions ne relèvent pas du dogme ! La parole de Dieu s’est accommodée jadis de l’anthropologie hébraïque, qu’elle a d’ailleurs en partie orientée, et puis la tradition chrétienne a trouvé au cours de son histoire des anthropologies différentes, en fonction desquelles elle a tenu un certain langage. Toutes proportions gardées, nos générations sont confrontées à des problèmes du même genre, ce qui ne saurait nous amener, pour autant, à relativiser totalement les normes de la morale chrétienne. L’histoire nous a appris que la sexualité a toujours été tentée par la sacralisation. L’Église a longtemps lutté, et avec succès, contre cette sacralisation opérée par le paganisme puis par les sectes, jusqu’à ce qu’inconsciemment, à force de tabous, elle l’ait « resacralisée » en la liant trop exclusivement à la procréation, induisant ainsi un mouvement de réaction trop violent qui, aujourd’hui, la banalise à l’excès et fait du plaisir érotique une finalité, alors que celui-ci, loin d’être une fin en soi, est comme donné par surcroît. Il est vrai que, à force d’avoir été méprisé par l’Église par crainte de sa puissance totalisante, il a pris une cruelle revanche en devenant trop souvent totalitaire. Après ces effets de balancier, pourquoi douter d’un retour, un jour, à l’équilibre ?

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Une réflexion au sujet de « Extrait de « La ronde des vices » : Les sept péchés capitaux. »

  1. Monsieur de la Morandais.
    Je vous ai découvert par hasard à la télévision il y a des années. Vous expliquiez ne pas apprécier de voir des croix. Vous me rassuriez, je trouvais les chrétiens souvent malsains de se complaire face à un instrument de torture, d’autant que Jésus était innocent et qu’ils pensent que c’est Dieu fait homme qui les sauve. Comme le christianisme est un sujet interressant et vous un bon défenseur de sa cause, il m’arrive parfois de prendre connaissance de vos idées. Comment ne pas vous remercier ? Mais ce serait bien daventage à vos correligionnaires de le faire quand vous vous battez avec talent pour ce que vous pensez tous être la vérité. N’est-il pas mesquin de leur part de vous reprocher votre amour des médias ? Que des non chrétiens le fassent éventuellement me parait de bonne guerre, les religieux critiquant le monde, le monde critique les religieux. Mais les chrétiens ne devraient-ils pas se rappeler la parabole des talents ? Enfin, la rivalité est partout, et puis il est plus facile de se plaindre que de se confronter aux médias. D’une manière encore plus générale, la critique est facile et l’art est difficicle. Un blog aussi peut-être une oeuvre, j’apprécie ce que vous faites et surtout votre reflexion sur le mariage. Je trouve bien qu’on essaie de réformer les institutions pour en maintenir l’esprit, même dans le cas de religion alors que je suis agnostique. Cela me semble loyal envers les siens, la communauté en l’occurence l’Eglise, et le message qu’on veut porter. En général je trouve plutôt que l’Eglise opprime les siens par le biais de la culpabilité et geint qu’on la persécute quant elle n’arrive pas à convaincre, les jeunes par exemple, en critiquant des médias qui d’ailleurs en redemandent du moment qu’on parle d’eux. Alors qui est à plaindre ? Les divorcés remariés. Exclus de communion, si importante pour les catholiques. Souhaiter à des jeunes de se convertir pour risquer de vivre dans une situation inférieure dans leur communauté, et surtout, j’imagine que c’est le pire quand on est attaché à la divinité, avec l’impression d’en être éloignés ? J’espère que vous vous battez contre l’injustice que subissent les divorcés remariés et dans l’affirmative, vous en remercie pour eux.

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