Conte de l’ermite breton

L’ermite et le rayon vert

 

                 Parfois les ermites – dit-on ! – reçoivent des visites mais pas seulement des serpents, des hérissons ou des renards. Des êtres humains s’aventurent pour consulter ces personnages étranges à la réputation de sagesse et de quasi sainteté.

                C’est ainsi qu’un beau jour – à l’aube précisément –  une dame vint surprendre Grégoire dans son office des Matines ; elle s’était glissée sans bruit dans l’oratoire, s’incorporant à la prière psalmodiée du moine. Une fois l’office achevé, lorsque, se retournant, il vit une silhouette humaine se détacher dans l’ombre que soulevait lentement le lever du jour, il tressaillit. Non point tant de peur – il n’avait connu aucune crainte depuis qu’il s’était retiré en solitude – que de surprise. Comme il s’inclinait légèrement pour la saluer, resserrant les deux mains sous son menton oint de barbe grise et taillée et la dévisageant du regard, elle lui dit :


               – Ô Grégoire ! Vous n’avez pas changé …

              – Colette, ma fille, ne dites pas cela … Nous changeons tous, vous et moi. Ne pourrions nous dire : « – Vous avez bien changé ! » ?

               – Ha ! ha ! Alors je dirais : votre humour s’est amélioré !

               Il y a si longtemps, ils avaient ensemble fréquenté la même Faculté et n’avaient rien oublié.

               – Entrez donc dans mon petit réfectoire … pour la collation du matin …

              – Pas tout de suite, Grégoire : c’est l’aube encore blanche et dans quelques minutes le soleil va s’élever, vainqueur, derrière vos montagnes de l’Ardèche. Je voudrais avec vous vérifier quelque chose …

                 Intrigué, l’ermite s’assit sur le rocher aux côtés de la dame et, silencieusement, ils observèrent le grand Lever. Mais quoiqu’il se présenta, une fois encore comme glorieux et magnifique, elle semblait déçue.

                   – Quelque chose vous manque …Colette ?

                  – Oui … Vous qui êtes breton d’origine, vous connaissez le rayon vert ?

                 – Houla-la ! Un grand souvenir d’enfance … un peu comme le Père Noël.

                – Quel rapport ? Oui, bien sûr, pour la plupart, ce sont deux mythes, dont le premier, de Noël, console de par sa prétendue présence les cadeaux désirés par l’enfant, mais le second ne laisse qu’une absence, une grande Question … et, exceptionnellement, une mystérieuse Présence qui ne s’efface jamais. Vous n’avez jamais vu, vraiment vu – pas imaginé – , le rayon vert, ni en  Bretagne, ni dans vos Cévennes ?

                  – Sur les plages du Croisic, nous guettions, chaque soir, avant de rentrer à la villa, le fameux rayon vert vanté par notre mère, mais jamais nous ne l’avons vu ! Quand j’y ai repensé, dans mon adolescence urbaine, je me suis dit que c’était notre mère, dans son souci pédagogique, qui avait inventé cela pour nous apprendre la patience, le silence et surtout l’admiration du coucher de soleil.

               – Rien qu’avec ça, ce n’était pas du temps perdu mais, moi, je vais vous raconter comment j’ai vraiment vu, de mes yeux vu le rayon vert.

             Et pendant qu’ils trempaient leurs lèvres dans un bol de thé médiocre et brûlant, en mâchonnant des croutons de pain sec, elle raconta :

              – Eh bien, non , ce n’était pas au bord de la mer – quitte à ne pas flatter votre vanité celtique ! – , c’était à la montagne, pas loin d’ici, dans les terres d’Aubrac. Nous étions là, l’été, chez des amis qui nous invité, un beau matin, à les accompagner pour admirer jusqu’en haut de l’Aigoual d’où l’on verrait, selon leur promesse, la chaine des Alpes enneigées et surtout le Mont Blanc.

           – Le même admirable paysage que l’on peut admirer, ici, du haut du Mont Lozère, en y rajoutant, au sud, la Méditerranée …

             – Sans doute mais vous n’y avez jamais découvert le rayon vert, n’est-ce pas ? Peut-être parce que vous le cherchiez ? je continue …. Parvenus dans les hauteurs, nous avons vu se dresser toute la chaine promise des Alpes, coiffée par le Seigneur Mont Blanc, si majestueux dans sa blancheur … mais soudainement toute la chaine fut enveloppée d’une grande barre de nuages gris qui la déroba à nos regards, et seul le Mont, devenu solitaire et presque terrifiant, se mit à resplendir d’autant plus que le Soleil s’élevait doucement derrière lui. Juste au moment où il allait émerger de la pointe large du sommet, surgit un grand rayon vert !

               – A l’horizontale, comme on l’imaginait au ras de l’océan ?

           – Pas du tout ! Et c’est là, la plus grande surprise : il se pointait à l’oblique, piquant vers les cieux.

          – Et pourquoi vert ?

         – Oh ! Les spécialistes de ces phénomènes astrologiques ont fort bien expliqué cela selon des lois physiques et chimiques auxquelles je n’entends rien … ce qui m’intéresse, moi, c’est que ce qu’on prétendait mythique est bien réel, d’une part, et que cette couleur a une signification très forte symboliquement : c’est l’Espérance de notre propre élévation vers les cieux.

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