Les « purs » et l’impur

 Homélie 6 ème dimanche du temps ordinaire

Crypte de l’Eglise Notre-Dame d’Auteuil dimanche à 21h30

Mc.I,40-45

              Ceux qui sont appelés les « purs » sont souvent, dans un groupe, les « durs », ceux qui défendent intégralement la doctrine du groupe, avec une nuance de rigidité, voire de fanatisme.. Dans ce sens là, les Pharisiens sont des « purs » : purs et durs ! Ce qui compte avant tout c’est la forme, la lettre de la prescription légale.

               Pour un bon Juif, la Loi – la Torah – comporte un certain nombre de commandements imposés par Dieu qui précisent comment doivent se comporter ceux qui veulent entrer ou demeurer dans l’ Alliance. Cette Loi donnait à Israël son identité, sa place privilégiée, sa conscience de soi. Mais bien avant Jésus, des prophètes comme Jérémie ou Ezekiel avaient souvent fait la distinction entre la Loi écrite sur la pierre – le fameux Décalogue transmis par Moïse – et la loi que Dieu voulait inscrire dans les coeurs. Quant aux « lois de pureté », elle existaient avant d’être codifiées dans la Torah et d’être transformées en interdits religieux; elles avaient acquis une valeur de commandement. Elles comportaient un certain nombre de prescriptions qui indiquaient ce qui était « pur » et ce qui était « impur », et ceci aussi bien dans la guerre que dans la sexualité, par rapport à certaines maladies et à la mort, certains aliments, certains animaux.

                Le fait d’être occupé par la puissance romaine et de recevoir l’influence grecque, parmi d’autres, posait problème à Israël qui s’interrogeait sur son propre rôle au milieu des autres peuples. Pour demeurer supérieur aux autres, il fallait radicaliser la Torah, renforçant ainsi le nationalisme et l’esprit de résistance. La religion devait de faire exclusive en rendant quasi impossible l’adhésion des païens au monothéisme juif. Et ceci se faisait particulièrement à travers des « lois de pureté », de plus en plus raffinées, subtiles, tatillonnes et minutieuses. Plus un groupe social tient à préserver son identité précieuse, plus il se referme sur lui-même et multiplie les barrières, les interdits, les conditions d’admission : c’est tout ce qui est extérieur à lui qui le menace et contre lequel il se défend. Et qu’il méprise. L’important alors n’est pas d’être comme les autres, mais, au contraire, de cultiver orgueilleusement sa différence. Et de se protéger contre la contamination de l’extérieur.

                 Ainsi de toute forme d’idéologie exaltant une ethnie; ainsi de toute espèce de nationalisme suggérant une xénophobie; ainsi de toute forme d’intégrisme. La tentation d’ « intégralisme » est probablement toujours plus ou moins liée à un grand désarroi, à une peur confuse de sa propre perte d’identité. C’est une réaction d’autodéfense. Le refuge dans la rigidité est alors baptisé « pureté ». Les purs et durs sont en puissance des inquisiteurs : ils soupçonnent, ils accusent, ils dénoncent, ils sont délateurs, ils jettent la pierre au nom de leur propre pureté.

               «  – Comment ? Vos disciples sont passés à table en osant s’abstenir des ablutions rituelles ? » Ils transgressent la tradition des Anciens ! », accusent les Pharisiens. Qu’est ce que cela veut dire ? Cela veut dire que Jésus et les siens veulent rendre la ligne de démarcation entre juifs et goïms plus aisée à franchir. Cela veut dire qu’ils mettent en grand danger la pureté d’ Israël. Et que répond Jésus par sa distinction entre l’extérieur et l’intérieur ? Il réplique que l’essentiel est d’être « purs de coeur » et non de mains. « Coeur » et « mains » représentent pour un Juif la pensée et l’action. Dissocier la pensée de l’action, voilà précisément la véritable impureté, c’est à dire l’hypocrisie. D’ailleurs Jésus n’insiste pas sur le coeur, sur la pureté d’intention et de motivation, au détriment de l’action. Bien au contraire, il demande d’agir, mais, pour lui, l’action ne consiste pas à s’en tenir à des prescriptions rituelles, à se laver les mains pour se sentir quitte et n’avoir plus à poser des actions pour autrui. Un verset de Luc, qui suit juste la distinction du dedans et du dehors de la coupe, est très net là-dessus : « Donnez ce que vous avez et tout sera pur pour vous. »(Luc XI,41)

               C’est clair : la mesure de notre pureté est dans notre générosité, le don de nous-mêmes, la largesse du don, l’ouverture du coeur. Pour Jésus, les actes parlent et les obligations interpersonnelles sont plus importantes que les gestes rituels. Si Jésus diminue les devoirs d’une morale formelle, il augmente les exigences dans les relations humaines. L’expression de « coeurs purs », aujourd’hui, après avoir quitté le champ de la culpabilité sexuelle, évoque des êtres qui continuent d’espérer contre tout espoir, qui ne se résignent pas, qui n’abandonnent pas leur tâche après l’échec du groupe, malgré les attaques et les calomnies qu’ils subissent mais qui ne les atteignent pas en profondeur.

               Ne sont-ils pas ces hommes et ces femmes qui cherchent à éviter l’hypocrisie, en faisant ce qu’ils pensent et en disant ce qu’ils pensent, en pensant ce qu’ils font et en pensant ce qu’ils disent, tout en ayant garde d’oublier le conseil du Christ : « Soyez prudents comme des serpents, simples comme des colombes. »

              Les « coeurs purs », lorsqu’ils rencontrent un « roi nu », pensent que le roi est nu, et attendent le bon moment pour révéler cette vérité. Ils n’ont peur ni de la vérité, ni de la nudité.

 

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