Extrait de « La ronde des vices » : L’envie et la dépression

Saint Thomas d’Aquin explique que l’envie peut être considérée comme une passion et comme vice. Comme passion, elle est une forme de la tristesse et se rapporte, en conséquence, à ce qu’il appelle « l’appétit concupiscible ». Désignée comme vice, l’envie est une habitude coupable qui prédispose à voir d’un mauvais œil le bien du prochain, et à s’en affliger comme d’une atteinte portée à une supériorité que l’on ne veut que pour soi. Selon l’auteur de la Somme théologique, l’envie ne saurait être que mauvaise et c’est pourquoi elle a toujours été regardée comme un vice particulièrement odieux, comme l’un des fruits les plus détestables de l’orgueil et de l’égoïsme. Sa cause principale est toujours probablement l’orgueil qui ne peut supporter ni des supérieurs, ni des rivaux. Elle est une source vénéneuse d’où vont procéder la médisance – dire du mal vrai de quelqu’un –, la diffamation et la calomnie, la colère, le désir et la joie du mal d’autrui, l’affliction devant ses réussites, la haine et le désir de vengeance. Elle peut conduire jusqu’au crime. Saint Cyprien l’appelait « la racine de tous les maux ». Elle figure à juste titre dans le septénaire des péchés capitaux.

L’envieux cherche dans le mal du prochain un adoucissement à la coupable tristesse à laquelle il s’abandonne, note saint Thomas qui souligne que l’on ne se tromperait pas si on le comparait à l’animal atteint par la rage qui s’imagine trouver un soulagement en se jetant avec fureur sur les passants. Saint Paul place l’envie parmi les vices qui empêchent le croyant d’entrer dans le royaume des cieux : « On sait bien tout ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche, (…) dissensions, scissions, sentiments d’envie (…) et je vous préviens que ceux qui commettent ces fautes-là n’hériteront pas du royaume de Dieu » (Ga 5, 21).

Selon les tempéraments ou les circonstances, l’envie fait tomber dans une sombre tristesse ou bien déclenche des accès d’irritabilité : envie abattue, envie furieuse ! Avec alternance de ces phases. Cette tristesse peut conduire à la dépression nerveuse et devenir funeste pour la santé. Les médecins disent qu’en réduisant l’irrigation sanguine, son action vasoconstrictrice se traduit finalement par une dévitalisation organique, particulièrement nuisible aux personnes âgées et aux gens de constitution chétive. Ceci a été bien observé par le bon sens populaire qui le traduit par l’expression savoureuse de « sécher d’envie ». Le Dr Charles Vidal a écrit qu’« elle a une action cardio-vasculaire qui se traduit par de l’angoisse et des troubles de la nutrition et par des lésions viscérales macroscopiques qui laissent voir, à l’autopsie de l’envieux, un cœur petit, des vaisseaux petits, des muscles pâles. La tonicité générale diminue, le cerveau s’irrite, le tube digestif digère moins bien. C’est une cause profonde de déliquescence organique, nuisible à tous ». Si l’envie a une base psychologique trop déterminante, la responsabilité morale est évidemment diminuée, ce qui n’enlève rien au devoir de se soigner. Psychologiquement, l’envie peut être considérée comme une sorte de maladie de l’amour de soi ; elle en est comme une sorte d’excroissance morbide. Le seul fait qu’un autre apparaisse supérieur en quelque point est pour l’envieux une blessure : n’arrivant pas à se dominer lui-même, il s’indigne. Cette indignation se manifeste notamment par un esprit constant de dénigrement, par l’aigreur et la dénonciation des médiocrités des « autres ». Le dénigrement agite singulièrement ceux qui veulent « réussir » et n’y parviennent pas ; d’ailleurs que signifie « réussir » pour un curé, un militaire ou un élève sortant de l’ENA ? À l’armée, en Algérie, on nous disait que les mauvais officiers étaient ceux qui dénigraient leurs propres troupes. Partout, c’est le fait des médiocres.

Passer à la télé – ou pire, devenir le « curé le plus médiatique de France, ayant en outre sa propre émission ! – suscite assurément de violents mouvements d’envie, mêlés de crainte s’il fallait tenter l’aventure, soigneusement dissimulés, à peu près dans tous les milieux professionnels. Y compris chez les ecclésiastiques qui accusent le confrère médiatisé de vanité, lequel aurait d’ailleurs été fiché comme pleutre s’il refusait l’épreuve. Aux yeux d’un professeur d’université, le journaliste est approximatif, superficiel, voire affabulateur, ce qui est une manière de dire que lui est profond et savant. En marge d’une copie corrigée, l’appréciation « style journalistique » n’est pas flatteuse pour l’étudiant. Le professeur est envieux du journaliste jusqu’à ce qu’il fasse lui-même du journalisme, ce qui lui permet ainsi d’accuser ses collègues. L’envieux envie non seulement celui qui le méprise, mais celui qui l’envie, le supérieur et l’inférieur à la fois. Il déteste le favorisé par amour des faveurs, mais plus encore se ronge-t-il les sangs à la pensée que l’inférieur pourrait bien ne pas l’envier. Si l’envieux aime tant être envié, c’est dire le peu de confiance qu’il s’accorde à lui-même !

Pour la morale chrétienne, la malice essentielle de l’envie réside dans le fait qu’elle s’oppose directement à la vertu de charité (agapè), laquelle se réjouit de la joie des autres et du bien qui leur advient. Cette opposition de nature à ce qui est la vertu théologale par excellence – l’amour, la foi et l’espérance sont les trois vertus théologales – fait que l’envie, en soi, peut constituer une faute grave, même si tout péché d’envie est le plus souvent véniel. Les actes d’envie, même pleinement consentis, ne sont pas tous d’une importance égale. Souvent, ils demeurent anodins, presque futiles. Dans ce cas, les moralistes utilisent l’expression « légèreté de matière » : c’est ce qui se vérifie souvent lorsque le bien étranger, à l’occasion duquel se produit la pulsion d’envie, est sans grande valeur. Comme toujours, pour qu’il y ait faute grave, il faut que la personne coupable agisse avec pleine connaissance et plein consentement.

Être envié, surtout lorsque cela se répète, peut devenir délectable et conduire à la vanité : c’est ainsi qu’au sujet de l’usage des médias, lorsqu’on est devenu, comme on dit dans le jargon du milieu, un « bon client », il y a non seulement, une fois le stress passé de l’enregistrement, un soulagement, mais aussi un certain sentiment savoureux d’autosatisfaction qui peut hisser jusqu’à une estime douteuse de l’exagération de soi-même. Risque aussi d’addiction, lorsqu’en consultant son agenda de la semaine à venir, on est dépité de n’avoir aucune interview à livrer. Deux moyens pour en guérir : faire équipe régulièrement avec de bons compères – ce qui est mon cas depuis cinq ans avec Les Enfants d’Abraham sur Direct 8, en compagnie du rabbin Korsia et de Malek Chebel –, ou bien en faire tant et si régulièrement que cela devient une habitude professionnelle. Quant au reste ? Ne pas se soucier des envieux, tout en sachant qu’on leur donnerait trop de plaisir si on se faisait piéger. Y a-t-il une bonne vertu d’indifférence ? Je crois que les bons auteurs spirituels appellent cela le « détachement », meilleur antidote à l’envie.

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