Extrait de « La ronde des vices », dernier ouvrage du P. de La Morandais

Adam et Prométhée

En classe de sixième, le cours d’histoire de l’Antiquité me fit découvrir la mythologie grecque et le personnage de Prométhée dont la représentation, dans Le Grand Larousse illustré, le montrant enchaîné sur une montagne et hurlant de douleur sous les attaques d’un aigle qui lui déchirait les entrailles, me faisait délicieusement frissonner. Ce malheureux était le fils de Titan et son frère se nommait Atlas, lequel, sur les images, paraissait lui aussi au supplice puisque le poids du globe terrestre reposait sur ses puissantes épaules, ce dont il ne semblait tirer aucune satisfaction. Il nous était présenté comme l’initiateur de la première civilisation humaine : une fois formé l’homme du limon de la terre, pour l’animer il avait dérobé le feu du Ciel. Zeus, pour le punir, le fit enchaîner sur le Caucase, où un aigle lui dévorait le foie. Il fut délivré par Héraclès, fils du grand dieu olympien, qui avait infligé le châtiment. Ayant osé faire des rapprochements entre l’histoire de Prométhée et celle d’Adam, en posant quelques questions publiques au professeur, je fus vite rabroué : « Vous voulez vous rendre intéressant devant vos petits camarades ? »

Je ne fus point puni mais ressentis le blâme comme une dénonciation de mon « orgueil ». Pourtant, Adam et Prométhée avaient des points communs : la désobéissance et la punition. Adam semblait tout de même avoir eu moins de caractère puisqu’il paraissait subir l’influence de sa femme, mais leurs fautes se ressemblaient étrangement : Adam, trop sensible à la voix séductrice du serpent, négligeait l’interdit divin pour manger de ce fruit mystérieux qui lui donnerait le même savoir que celui de Dieu, et Prométhée transgressait, lui aussi, une loi divine en dérobant le feu, dont seul Zeus avait la garde et l’usage comme inventeur, pour donner une âme à cet homme façonné de la glaise mais demeuré inerte entre ses mains ; nos deux héros péchaient par désobéissance pour atteindre un pouvoir qui ne leur revenait pas. Le catéchisme nous parlait de l’« orgueil » d’Adam comme cause de la « faute originelle » mais comme, à cette époque, nous n’avions pas accès au texte biblique de la Genèse, j’en restais à la version officielle, en m’imaginant un Adam vengeur et implacable, athlétique, bandant ses muscles comme Héraclès pour lancer ses flèches contre le ciel.

Je ne voyais pas très bien le rapport qu’il pouvait y avoir entre mon Adam héroïque, défiant son Créateur, et les images pâles et sucrées de notre Histoire sainte qui me montrait un premier homme soit pacifique et doucereux, dans une nudité qu’il hésitait à exhiber, soit apeuré et abattu, vêtu de feuillages ou de peaux de bêtes ; mais je me disais simplement que s’il était puni aussi gravement, c’était qu’il avait dû être très méchant avec Dieu. D’ailleurs, sa punition était moins cruelle que celle de Prométhée dont la désobéissance s’aggravait d’un vol et de la prétention inouïe de vouloir s’égaler à Zeus, en devenant lui-même « créateur ». Prométhée était vraiment la figure de l’orgueil, mais Adam ? Et puis, quelque chose me chagrinait : toute la descendance d’Adam – et donc moi ! – payait pour sa faute et celle d’Ève, tandis que les descendants de Prométhée s’en tiraient beaucoup mieux que nous, puisque, d’une part, rien ne nous disait que la sanction sanglante fut leur héritage, et, d’autre part, parce que Héraclès délivra Prométhée. Il est vrai que le Christ arrivait un peu comme Héraclès, en nous promettant un salut mais en nous laissant toujours avec la cicatrice de la marque au fer rouge du péché originel. Comme je n’osais confier ces réflexions à personne, je conclus seulement qu’en fait d’orgueil, je ne ressemblais ni à Prométhée, ni à Adam.

Quelques années plus tard, ma réflexion sur l’orgueil se précisa, grâce à un aumônier scout qui me fit lire quelques lignes dans un missel qui contenait des pages pour l’examen de conscience : « Examinons-nous sérieusement, avec calme, sur les grandes orientations de notre vie, sur les commandements de Dieu et de l’Église, sur les péchés capitaux, sur nos devoirs d’état. » Suivaient deux pages sur les commandements de Dieu mais, comme chaque paragraphe se contentait de se référer au numéro – de 1 à 10 – des fameux impératifs, sans en rappeler le contenu, je passais outre pour aller directement aux péchés capitaux qui étaient là, tous les sept, au garde-à-vous, avec comme premier de la classe l’orgueil.

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