Conte de l’ermite breton

L ‘ermite et la lune

                    Ce soir-là, comme il avait oublié d’aller chercher sa réserve d’eau à la fontaine, alors que le couchant était déjà bien sombre, l’ermite prit son jerrycane – la cruche d’aujourd’hui – et s’en fut dans la nuit. Parvenu au point d’eau, il fut distrait par un reflet d’or dans la vasque tremblante. Distrait,   puis saisi car c’était l’astre des nuits qui se mirait … Il attendit que la surface devienne calme et polie comme un miroir.

                          Avec sa bonne petite mémoire d’éléphanteau – il vous expliquera, un jour, à quoi elle est due ! – il se souvint des versets de l’ Apocalypse :

                              «  – Un grand signe parut dans le ciel : une Femme enveloppée de soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. » (Apoc .XII, 1)

                                   Il savait que la Bible pullulait d’astres de toutes sortes et que l’homme de l’ancien Orient était plus que sensible à la présence du soleil, de la lune, des planètes et des étoiles qui évoquaient un monde mystérieux bien  différent de celui des temps modernes. Pour ces anciens-là le ciel se représentait sous la forme de sphères superposées où les astres inscrivaient leurs orbites : leurs cycles réguliers leur permettaient de mesurer le temps et d’établir un calendrier mais cela leur suggérait aussi que le monde est gouverné par la loi de  l’éternel  retour et que, de là-haut, les astres imposaient aux choses de la terre certains rythmes sacrés, sans commune mesure avec les hasards mouvants de l’ histoire. Ces corps lumineux et mystérieux leur semblaient donc une manifestation des puissances surnaturelles, qui dominent les humains et déterminent leur destin.

                                 La nuit tombée, quand le ciel était bien dégagé, frère Grégoire contemplait la voie lactée, repérait la grande Ourse ou Venus – avant, évidemment, il avait cligné de l’oeil à l’étoile du berger ! –  et rendait grâces au Créateur pour la Beauté. L’étoile filante ne lui suggérait aucun voeu. Quant à la Lune, elle lui inspirait de prier la Vierge, en se disant qu’elle devait être le reflet du Soleil – le Soleil de Justice, son Fils. Encore que cette histoire de « reflet » l’agaçait un peu car il se disait qu’un reflet n’avait pas de vraie réalité alors que …. En tout cas, le soleil, la lune, Venus etc … n’étaient pas des dieux :           

–                                – Y a qu’à entendre la Bible : les « armées célestes » sont regardées comme des êtres animés mais ce sont des créatures comme tout le reste de la création. C’est Dieu qui les commande : elles sont « serviteurs » du Très Haut et si l’on peut les admirer, c’est parce qu’elles chantent la gloire du Seigneur.

–                                    Il se remémora même un sublime verset du Cantique des cantiques :

–                                    «  Qui est celle qui apparaît comme l’aurore, Belle comme la lune, pure comme le soleil ? » (Cantique VI, 10)

–                                     Si l’ermite avait eu un peu de culture gréco-latine, il aurait peut-être pensé à Ashtart ou Ishtar, lune déesse que l’on retrouve dans les mythes babyloniens ou chez les Grecs sous le nom d’ Astarté, que les hébreux, dans une crise d’infidélité qui leur est coutumière, allèrent jusqu’à nommer « reine du ciel » et à adorer (2 Rois, XVII, 16). Grégoire, lui, n’avait aucune tentation d’idolâtrie pas plus que de fétichisme. (Il sera question des tentations de l’ermite une autre fois …)

–                                    La petite surface des eaux froides était devenue limpide et immobile comme une glace pour des femmes élégantes et le Frère se pencha : la lune lui souriait !

–                                      Il se releva en riant :

–                                     – Ça y est : j’ai la berlue ! J’ai pourtant rien bu.

–                           Il se pencha à nouveau, quand même un peu ému et reconsidéra la « reine ». Elle souriait toujours. Ce n’était pas un sourire de complicité, ni de séduction. C’était … c’était, oui, un sourire ironique.

–                             Alors, il lui tira la langue et … elle disparut.

–                             Un grillon mit son archet en branle pour chanter :

–                            – Elle t’a bien eue ! Elle t’a bien eue !

–                           Et répondirent en choeur les reinettes, les crapauds et même les criquets, qui normalement sont muets et dorment la nuit.

–                            Cette nuit-là, l’ermite a bien manqué une petite leçon d’humilité.

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