Conte de l’ermite breton

 L ‘ ermite et la météo

                                                   « On rencontre des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps ! Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils ne récrimineraient pas aussi ? » (Sermon de St Augustin)

                          Le traditionnel orage du 15 août, cette année là, n’avait pas crevé, faisant basculer l’été lentement vers les jours d’automne. Le temps avait été trop sec et pas assez chaud, la burle fraîche – qu’on appelle mistral dans la vallée du Rhône –  se manifestant avec insistance, luttant contre la traverse et le vent du midi. Les anciens commençaient à murmurer qu’il n’y avait plus de ces beaux et longs étés comme autrefois mais ces rumeurs de nostalgie n’atteignaient pas l’ermite. Non pas qu’il fut insensible aux variations climatiques … au contraire ! Plus qu’un autre puisque, sans électricité et sans eau courante, il vivait strictement selon le rythme solaire. Cet été-là, lever vers six heures trente : le soleil surgissait de derrière les Monts d’ Ardèche et ses rayons venaient lui lécher le museau, puisque sa cellule s’ouvrait tout à l’orient. Cela le mettait tout de suite de bonne humeur pour aller se recueillir face à la Présence invisible, après avoir contemplé et adoré le Soleil de Justice.

                                Mais ce matin, huit jours après le 15 août sans orage, frère Grégoire ne fut pas réveillé par le soleil et sentit immédiatement qu’il avait plu dans la nuit. En effet, les monts d’ Ardèche disparaissaient dans les brumes, l’herbe jaune était couchée et trempée. L’ermite eut un sentiment de joie pour la nature qui souffrait depuis si longtemps de la sécheresse, tout en sachant bien, comme le leur auraient dit les paysans, que c’était bien trop peu. Ils attendaient quoi ? Les fenaisons étaient achevées depuis longtemps ainsi que les moissons. Le regain. Que l’herbe repousse et qu’à nouveau l’on fauche. Ici, comme partout, un cultivateur n’est jamais content :

–                                             – Comment ça va ?

–                                             – Pas plus ! 

–                    Du temps où il les croisait dans les champs, l’ermite sacrifiait au salamalec local mais quand l’interlocuteur s’avisait enfin de dire :

                        – Et vous ?

–                               – Pas moins …, répondait-il, en essayant de ne pas se montrer trop narquois.

–                                 Lorsqu’il sortit du côté sud-ouest, des nébuleuses fumerolles fabuleuses s’élevaient du fond des gorges comme des volutes d’encens, ce qui lui faisait encore une prière matinale toute naturelle. Sans trop s’attarder car la fraîcheur avait fait baisser d’un coup le thermomètre de dix bons degrés.

–                                 – Fichtre ! Je vais me faire une flambée.

–                            

–                             Il ne se rebellait jamais contre la météo , d’une part parce qu’il avait gardé la mémoire de sa Mère, l’été en Bretagne, qui disait toujours à ses enfants pleurnichant sur le soleil absent ou les giboulées : – Tous les temps sont beaux ! Et d’autre part parce qu’il s’en était fait comme une philosophie spirituelle, presque une mystique. Ce n’était pas de la passivité forcée ni je ne sais quel mektoub fataliste mais une constatation du monde paysan – où qu’il soit, en Cévennes ou en Bretagne – : la même météo ne pouvait contenter tout le monde à la fois, les céréaliers ou les vignerons, les voileux ou les plagistes, les touristes et les commerçants qui font leur pactole estival pour le restant de l’année. Celui-ci a besoin de soleil pour sa vigne et celui-là de pluie. Celui-ci encore de fraîcheur et ce dernier de chaleur. L’équation est impossible. Et ceci est vrai non seulement pour les humains mais aussi pour Dieu.

–                                 – Pourquoi je finis par le Créateur ? D’habitude on commence par Lui, et avec raison. Mais si on fait ainsi, c’est trop commode pour l’homme râleur de Le rendre responsable de tout. On Le transforme en chèvre …enfin, je veux dire en bouc émissaire de toutes nos négligences et responsabilités propres. On caricature son image …pour pouvoir la rejeter. Oui, tous les temps sont beaux  car tu ne peux pas demander à Dieu le tout et son contraire.

                            Un des problèmes des solitaires c’est qu’ils se mettent à parler tout seul mais avec l’ermite le danger est moindre parce que les réponses viennent tout naturellement de la création. En effet, à peine son soliloque en forme plaidoirie achevé, le soleil vint tout réchauffer et réconcilier.

                             Bien sûr, il n’avait aucune nouvelle de la météo, ce qui le contentait car il aimait les surprises. Toutes divines.

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