Conte de l’ermite breton

 L ‘ ermite et le serpent

                  Depuis dix ans qu’il avait choisi ce grand retrait dans ce « désert » des Cévennes, frère Grégoire, à la merveilleuse mémoire, avait appris à sa familiariser avec tout ce petit monde animal qui était sa compagnie quotidienne, de telle sorte qu’ à ses yeux chaque insecte, bestiole ou mammifère était « bon », c’est à dire non seulement ne représentait pas de danger pour lui mais avait toute sa place, son sens dans la création… aujourd’hui on dirait « dans l’équilibre écologique ». Et pourtant, ce jour-là, sa frayeur avait failli balayé toutes ses convictions.

                      Ce n’était pas sa première peur. Tant s’en faut. Il se souvenait du premier été où il lui avait fallu, perché sur le toit, arracher une à une les vieilles lauzes de la toiture percée – les paysans d’ici les appelaient les clapasses : c’étaient des plaques de schiste, peu ou point taillées, que les anciens ajustaient sur une couche de terre glaise, qui faisait office d’isolation et de manteau mobile que l’on bougeait et réajustait, à la fin de l’automne, après les grandes pluies , ou au printemps, passées les rigueurs des neiges et des glaces . De sous une de ces pierres plates, chauffées par le cagnard, avait bondi un énorme lézard vert. Sa longueur dépassait bien les quarante centimètres et sa grosse queue lui rappelait les iguanes. L’animal, délogé, avait bondi sur les rochers en contre-bas et s’était enfui dans les hauts genêts. Beaucoup plus tard il avait appris son nom : le lézard ocellé, qu’ailleurs on appelle « limbert ».

                    Comme toutes ces peurs banales, celle de Grégoire, ce jour-là, était due à la fois à la surprise et au sentiment d’une menace.

–                       – Suis-je donc bête, s’était-il reproché, c’est lui, le malheureux, qui s’est senti attaqué. De toute manière, je ne risquais pas grand chose … tout au plus, il doit mordre, s’il se croit en danger. Faudra que je l’apprivoise.

–                         Bien sûr, l’ermite n’avait jamais apprivoisé aucun lézard mais celui-là – enfin cette espèce ! – lui était devenu familier et quand il en voyait un bondir entre deux rochers, il avait envie de lui donner le « bonjour ».

–                         Avec les serpents, c’était différent. Il avait appris que, dans le pays, vipères ou couleuvres ne fréquentaient pas les mêmes endroits. Des premières, au lieu dit de son ermitage, il n’avait rien à redouter parce que les vipères préféraient les terrains schisteux, alors que, pour lui, sa masure – une ancienne bergerie – était bâtie sur du grès. En effet, il n’avait jamais vu la couleur du reptile venimeux. Quant à la couleuvre, une fois, une seule fois, en plein été, il avait admiré le long fuseau vert de cet animal innocent se faufiler dans les pierres de sa petite terrasse et s’y lover. Il lui avait apporté une petite soucoupe de lait.

–                       Tout juste sous le toit de la bergerie, il y avait une sorte de petit faux grenier qu’on ne pouvait atteindre qu’en se mettant à quatre pattes, et où étaient remisées des vieilleries. Un beau jour, ou plutôt une nuit, Grégoire s’enquit d’un vieux matelas dont il avait besoin de récupérer le crin et il s’avisa de se hisser dans ces combles pour le descendre. Comme il n’y voyait goutte, il prit sa lampe à pétrole, ajusta l’échelle, souleva le panneau de bois qui faisait office de fermeture et s’introduisit jusqu’au buste … Ce qu’il découvrit faillit lui laisser choir sa lampe à la flamme puante et tremblotante : un gros serpent était enroulé sur lui-même, ayant fait son creux au milieu du matelas à moitié crevé. La tête était triangulaire … surprise, la gueule ouverte découvrait les petits crochets mortifères, la langue fouettait l’air et les yeux, dans la pénombre, jetaient des éclairs verts et de feu.

–                           Terrorisé et fasciné. L’ermite ne bougeait pas plus que le séducteur. Une phrase d’ Isaïe traversa l’ esprit de Grégoire : « Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main … » mais ne lui rendit pas pour autant un courage prophétique. A reculons, il redescendit de son échelle de meunier, le visage blanc comme de la farine.

                             Lui qui, à l’ordinaire, s’ endormait d’un coup d’un seul, du sommeil du juste, n’arrêta pas de se retourner. Certes, il avait déjà entendu, de nuit, des bruits de passage dans ces combles et avait pensé à quelques joyeux rongeurs. De  là  à imaginer  semblable  présence ! Une

présence maléfique, le symbole d’un diable rôdeur. Lui qui n’avait jamais eu peur dans son retrait de solitaire, –  pas plus à cause des craquements des bois de menuiserie qu’à raison des vents de toutes sortes – et qui s’était imaginé que la crainte et les tremblements relevaient de l’irrationnel, de l’inconnu insaisissable, de l’ innommé, il se retrouvait piégé par ses propres raisonnements puisque ce nouvel ennemi était connu, identifié : un serpent.

–                        – Bien que grosse et longue, ça doit être une vipère …, se disait-il, en battant la campagne, mais comment a-t-elle pu pénétrer là-haut ? Par où ? Faudra que je vérifie les trous dans les murs … Et puis pour se nourrir, elle doit aller et venir. Dans l’ordre de la création, à quoi sert-elle ?

–                            Du coup, il repensa aux autres hôtes de ces greniers, les petits rongeurs, qui faisaient des dégâts, en dévorant tissus, pailles, aliments non protégés et dont il avait même souhaité se protéger en accueillant un chat. Mais l’histoire du félin est encore une autre histoire… Il finit par s’endormir, malgré ses prurits du guerre,  décidé à se débarrasser le lendemain même du malin . Il ne s’était même plus rappelé que depuis six mois, il n’entendait plus les chahuts des rongeurs et que surtout leurs déprédations avaient cessé.

–                                Dès l’ aube, il grimpa à nouveau dans ce faux grenier, armé d’une serpette et d’un courage vacillant. Le serpent avait disparu . La forme de son trou demeurait à la surface du grabat qui reposait sur une sorte de claie en bois, sous laquelle un espace vide poussa la curiosité du Frère à racler avec son ustensile qui lui ramena un nid de souriceaux dont trois petites boules grises s’agitaient en poussant des cris minuscules et stridents. La grosse vipère – une péliade ! – s’était installée au-dessus de son garde-manger ! Il laissa sagement tout en l’état.

–                                   De bon matin, lorsqu’il priait dans son oratoire, en entendant les vagissements, là-haut dans la soupente, il restait troublé car il ne savait pas si c’était le cri de la vie qui arrive ou celui des victimes de la vipère.

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