Extrait de « La ronde des vices ou les sept péchés capiteux » à paraître en janvier 2012

La luxure

Des relations sexuelles prématrimoniales à l’union libre

              Les débats sur l’autoérotisme sont vite dépassés en Mai 68 par les effets sur les lycéens et les étudiants de la « révolution sexuelle », d’autant plus que la même année, la publication d’une encyclique de Paul VI , Humanae vitae (31 juillet 1968), sur la régulation des naissances, divise les communautés chrétiennes : les feux croisés des medias, des psychanalystes, des sociologues, des moralistes agnostiques et de tout ce que compte la société comme gens qui ont des comptes à régler avec l’ Eglise ne cesseront de se déchaîner contre elle. Depuis, le « judéo-christianisme » est l’accusé convenu de soutien à la répression sexuelle. La « révolution sexuelle » a été un des slogans qui ont fleuri, parmi bien d’autres, pour exprimer l’attente des foules d’étudiants en ébullition : « Faites l’amour et pas la guerre ! » Hédonisme et pacifisme mélangés. Nos lycéens n’étaient pas les derniers mais j’ai vite remarqué que les plus engagés dans le mouvement étaient, comme par hasard, ceux qui souffraient d’un grand vide affectif – aussi bien familial que de frustration de compagnie féminine rapprochée – . Ces revendications étaient soutenues par des thèses qui tendaient à faire de la libération sexuelle un grand moyen de déstabilisation d’une société jugée trop répressive.

          Ces interprétations issues de la philosophie ou de la psychologie sociale venaient aussi à la rescousse de la dislocation de la famille et du mariage. La sexualité charrie en elle-même un certain pouvoir de contestation lié à la dimension du plaisir et du dépassement de soi et des frontières sociales conventionnelles dans la jouissance aiguë  que procure l’infinitésimale « extase » orgastique. Le désir érotique et son plaisir donne aux femmes et aux hommes l’illusion de pouvoir dépasser leurs limites, en atteignant enfin à la plénitude de la condition humaine, puisque la différence sexuelle paraît comme abolie. Les Antigone modernes du sexe veulent « tout et tout de suite », et comme il en a toujours été ainsi, toutes les cultures s’en sont méfiées , en cantonnant l’exercice de ce plaisir « fou » ou en l’organisant dans des limites institutionnelles précises : d’abord et avant tout dans celle du mariage, et hors du mariage par les lieux réservés à la prostitution profane ou sacrée ; par la stricte délimitation des jours de débridement du carnaval ou d’autres fêtes de défoulement collectif. A l’opposé, les exigences de la vie sociale, économique et politique ramènent la dure loi du temps et de la durée, en forçant à tenir compte du possible : la satisfaction de tout désir est nécessairement retardée.   Un peu comme une drogue, l’acte sexuel et son intense satisfaction ont, en quelque sorte, une dimension de contestation de la vie commune, grise et ordinaire, à laquelle ils permettent d’échapper brièvement. Le plaisir a aussi partie liée avec la fête, en en partageant le caractère utopique de « paradis » retrouvé où l’imaginaire peut délirer à souhait. La fête, dans ses manifestations variées mais ambiguës, est une revendication dans la mesure où elle contraste avec la pesanteur et les contraintes de la vie commune : «  Metro, boulot, lolo, dodo ! », hurlaient les manifestants pour dénoncer la monotonie d’une vie alignée et figée sur un mode purement consommateur. La contestation festive prétend même renouer avec le caractère convivial et communautaire d’une vie sociale qui s’est aseptisée et cloisonnée jusqu’à ignorer par l’anonymat urbain les solidarités élémentaires de voisin d’immeubles.

       Les lycéens de Terminales lisent ou survolent Marx et Freud – j’ai moi-même fait des conférences sur ses auteurs, palliant à l’absentéisme fréquent des professeurs ! – puis Reich et Marcuse. Le noyau des Jeunesses communistes du Lycée est très actif et nous débattons publiquement avec eux : Mai 68 les surprend  et les inquiète, tandis que les nôtres sont ravis. La liberté semble leur faire moins peur qu’à eux : ils sont strictement contrôlés par le Parti. Pas nous.

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