Conte de l’ermite breton

L ‘ ermite et la kippa

Les ermites, lorsqu’ils acquièrent une certaine renommée – mystérieuse diffusion de celle-ci, par la solitude, le silence ou le soleil ? -, reçoivent des demandes de visites. Frère Grégoire en recevait de plus en plus et la plupart du temps n’y répondait pas, ne serait ce que parce qu’il ne savait pas lire les lettres reçues et encore moins y répondre. Évidemment, il s’était interdit l’usage du téléphone. Pour une fois, il agréa la demande d’un rabbin, qui sut communiquer astucieusement,  qui voulait savoir ce que Grégoire connaissait des ermites du peuple juif, selon l ‘ Ancien Testament. Le frère n’en connaissait si peu que ce n’est rien et trouva cette leçon d’humilité fort utile. Pour le remercier de cette visite, au cours de laquelle l’ermite apprit nombre de choses de la millénaire sagesse du rabbin, ce dernier lui laissa sa kipa. La petite calotte noire que portent tous les bons juifs pieux et à plus forte raison un rabbin. Il la lui laissa – c’était la sienne propre ! – sans explication.

–                            – Que vais-je pouvoir bien faire de cette … calotte ? Tiens, c’est vrai : cela ressemble à la calotte que portent les évêques. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi ces prélats s’affublent de ce petit couvre-chef fragile et un peu ridicule. Cela me rappelle deux anecdotes, qui se situent toutes deux à Rome, l’année où j’avais fait un stage chez un peintre dans le Transtevere … je m’étais alors lié d’amitié avec un séminariste du Séminaire Français, qui m’invitait parfois à des conférences données par des « ordinaires » de passage au Séminaire. Une fois, l’évêque de Nantes, qui racontait je ne sais plus quoi, relançait l’attention de son auditoire  in volontairement, parce que sa main droite n’arrêtait de triturer sa violette calotte …jusqu’à ce qu’ enfin, dans un soubresaut de rires de l’assemblée, il la pose sur la table. Fichtre ! Voilà encore que je parle tout seul … !

                      Eh oui ! Effet de la solitude : les ermites soliloquent ou bien parlent avec les anges. Grégoire se mit à préparer sa soupe aux légumes du soir, mais se reprit à parler :

–                       – Sacrée calotte ! Elle me fait travailler du chapeau … Je repense à ce séminariste parisien qui m’avait raconté comment il s’était permis de dire à son Archevêque, qui le recevait, de passage à Rome, alors qu’il ne cessait de faire gigoter sa calotte sur sa tête : «  Excellence, ça a l’air bien agaçant à porter cette calotte ? » Et l’autre lui avait répondu du tac à tac : «  – Tu verras, un jour, tu seras bien content de la porter ! ». Et le petit clerc avait répliqué : «  – La fonction ? Peut-être mais pas avec l’artifice qui va avec. » Et, en effet, ce séminariste fut bien trop rebelle pour accéder à la calotte violette. Bon ! Mais je ne connais toujours pas sa signification !   

–                     Sans trop savoir pourquoi l’ermite se mit à porter la kippa, non sans mal parce que, dehors, le vent du nord – la burle ! – lui arrachait du chef, ou bien, en penchant la tête, elle tombait dans la vasque de la source. Un beau jour, un petit berger gardant ses chèvres s’égara jusqu ‘ à l’ermitage, ancienne bergerie retapée rustiquement. Il frappa sur le linteau de la lourde porte en châtaigner, mais l’ermite, s’exerçant à l’oraison, crut que c’était un coup du démon. Il ne répondit pas. Le pastoureau frappa à nouveau, deux fois encore. Sans succès. La porte grinça, il entra. Grégoire se relevait dans la pénombre, lorsque le jeune garçon s’approchant, s’écria :

–                       – J’étais perdu ! Mais je vous vois, avec la main de Dieu sur la tête !

–                         – La main de Dieu ? Où donc la vois-tu ?

–                        – Mais là, sur votre crâne, ce petit bol noir et lumineux !

–                        – Ciel ! Ma kippa ! C’est donc le signe de la Présence divine sur nos têtes !

–                      Saisi par l’émotion, l’ermite embrassa le berger sur les deux joues. Comme du bon pain. Et depuis, il  ne cessa de visser et revisser sur sa caboche la kippa du rabbin. Jusqu’au jour … jusqu’à ce jour où, comme il méditait sur la terrasse, un très violent coup de vent lui happa la kippa qui s’éleva à la verticale, comme aspirée, et disparut dans les nuées.

                      Ce que Grégoire ne sut jamais c’est qu’en voulant rattraper la kippa, il fut lui-même, un instant élevé au-dessus de la terre. Suspendu en terres et cieux. Non pas transformé en hélice pour monter toujours plus haut. Il ne sut pas non plus que la force des vents le reposa tout doucement exactement au même endroit. Les pèlerins d’aujourd’hui, en vénérant ce lieu, osent désigner un léger creux dans la roche pour dire : « – C’est de là qu’il s’est élevé dans les cieux ! »

                           Il faut dire que, lorsqu’on apprit sa mort, dans le pays, le bruit courut qu’on avait jamais retrouvé sa dépouille. Les uns se gaussèrent en disant que le loup l’avait mangé et d’autres, d’autres qu’un aigle l’avait emporté sur ses ailes pour une demeure éternelle.

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