« J’ai eu peur … »

Homélie du dimanche 13 novembre 2011

Crypte de l’Eglise Notre-Dame d’Auteuil à 21h30

Mt. XXV,14-30

Certaines personnes qui entendent cette parabole pour la première fois sont indignées : « Il sera beaucoup donné à celui qui a beaucoup reçu ? Comment ? Il a déjà reçu beaucoup et on lui donne encore plus ? » Et pourtant il y a là une grande sagesse, car à quoi cela servirait-il de donner beaucoup à celui qui n’en fera rien, parce qu’il n’a pas en lui de désir ?

En fait, l’homme qui a reçu un sel talent bâtit son système de défense sur l’alibi de la peur qu’il dit avoir été la sienne vis à vis de Dieu. Et en l’écoutant nous décrire ce dieu-là – un propriétaire capitaliste exploitant, dur, avide de gains et d’argent facile, injuste dans ses exigences de rentabilité ! – on ne peut s’empêcher de penser que plus il forcera les traits implacables de son accusation, plus son innocence ne pourra que se renforcer : la victime a besoin d’être à tout prix innocente pour que l’accusateur devienne accusé.

Pourtant Dieu lui avait confié des responsabilités à la mesure de ses forces, et ne voilà-t-il pas que l’accusé tente de renverser la situation en sa faveur, en se présentant comme la victime d’un dieu injuste qu’il a tout intérêt à transformer en bouc émissaire.

« J’ai eu peur … » De qui ? De l’image que je me suis faite de Dieu. Nous en sommes tous un peu là : à nous projeter une image de Dieu. Et en général, à l’insu de notre conscient clair et avoué, cette image commence par être le produit de nos désirs et de notre imaginaire. Un Dieu qui n’est que l’image projetée, idéale, du père, de la mère, de l’ami parfait ou de l’épouse dont j’ai besoin; un « dieu » pour combler le manque, que je peux manipuler à ma guise, parce qu’il est ma prothèse et qu’il est incapable de me résister. Selon le mot célèbre du cardinal de Lubac, le croyant est comme le nageur : il est porté par son image de Dieu comme par une vague mais s’il s’accroche à une seule vague – c’est à dire à une seule image, une seule représentation de Dieu – il va se noyer.

Se donner une représentation intérieure, une image de Dieu, c’est un passage obligé pour l’homme en quête de foi; et que nous commencions par combler nos manques, en nous faisant une image de

 Dieu à l’image de l’homme que nous sommes est une voie nécessaire avant de s’engager sur une voie progressive de purification de toutes ces images antécédentes.

Si nous bâtissons un système de défense sur la peur, nous risquons bien, en accusant Dieu d’injustice, de projeter de l’homme une image caricaturale, dérisoire de l’Homme lui-même. En effet que fait Dieu, dans cette parabole, sinon de renvoyer l’homme, à partir de l’image qu’il prétend dresser de son dieu, à l’image de lui-même ? Cette « peur », qui est la part un peu lâche et sans imagination de nous-mêmes, s’empressant de fuir toutes responsabilités et tout développement du patrimoine confié, cette peur est parfois la nôtre, mais nous ne pouvons réduire l’image de l’Homme à celle de celui qui a enfoui son unique talent, puisque les autres ont fait fructifié leur part d’héritage et nous renvoient une meilleure image de l’humanité.

L’homme à l’unique talent représente celui qui n’a pas affronté la vie. Enfouissement-régression, refus de grandir et de se développer, retour à la béatitude intra-utérine de la Terre-Mère. D’ ailleurs l’Homme premier, originel adamique, accusait déjà sa peur : « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. »(Genèse III,10) Sa peur de Dieu, dont il entend le pas dans le jardin, « à la brise du jour », c’est à dire à l’aurore de sa prise de conscience. La peur de sa propre vérité qu’il découvre dans sa nudité, qui lui révèle sa vulnérabilité. Adam accuse Dieu en quelque sorte de l’avoir dénudé : « Tu me dépouilles, tu m’exploites et me voici à présent sans défense devant toi qui m’accuse ! » La nudité était antécédente à la transgression : elle signifiait la relation de confiance et d’intimité, et de l’homme vis à vis de sa femme, et du couple devant Dieu dont il ne craignait pas le regard sur leurs corps et leurs coeurs.

L’homme ne suit pas le conseil divin et accuse Dieu de l’avoir trompé. La prise de conscience d’une image faussée de nous mêmes nous conduit-elle donc, chaque fois et toujours, à gauchir celle de Dieu pour nous justifier à nos propre yeux ?« Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu. » Derrière cette boutade accusatrice et ironique du poète, il y a une petite vérité que les récits bibliques nous murmurent depuis des siècles : «  Ecoute ce que l’homme te dit de son Dieu et tu comprendras mieux ce qu’il dit de lui-même. » Et surtout : « Ecoute ce que Dieu te dit de l’homme et tu comprendras mieux ce qu’Il dit de Lui-même. »

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