Conte de l’ermite breton

Le sermon guérisseur

                 Pour la fête de l’ Assomption le 15 août, Pinot allait toujours à la Messe à la Trappe Notre-Dame des Neiges, à quelques kilomètres de son village où il avait été longtemps berger puis garde-champêtre. Une rude vie que celle de ce Pinot, un peu « simplet » du bourg. Sa carrière de berger s’était achevée dramatiquement : il était à l’estive, l’été, là haut sur le Mont Lozère, pas très loin du pré vert où la chèvre de Monsieur Seguin avait connu un sort funeste, lorsqu’une nuit, trop claire, où il s’était assoupi, un loup avait attaqué son troupeau. Il avait tout juste eu le temps de bondir pour arracher de la gueule du prédateur un petite brebis déjà ensanglantée mais qu’il avait si bien pansée, choyée et dorlotée qu’elle avait guéri et ne le quittait plus d’une semelle. Cependant comme la frayeur du choc l’avait rendu sourd, il fut recasé comme garde-champêtre, avec toutes estampilles de l’administration locale. Il battait le tambour avant de beugler l’ « avis à la population » du Maire, qu’il avait appris par coeur, tout en feignant de lire un grand papier aux allures de parchemin déroulé. Tout le monde connaissait la supercherie mais Pinot était comme « lou ravi » de la crèche. Le dimanche, il servait la Messe au curé du lieu, ce qui le renforçait dans une dignité singulière.

                  Le jour où, pour des raisons administratives implacables, on dut lui signifier son congé … enfin sa retraite ! Il devint bègue d’un coup puis muet. Il fut recyclé comme gardien et guide du parking du hameau médiéval restauré et classé, qui attirait les touristes de l’été. Pinot y retrouva non point pitié mais considération.

                 Ce matin-là du 15 août, il avait pris place au premier rang de l’église abbatiale, et comme il savait de coeur et par coeur tout le déroulement liturgique, il n’avait besoin ni de langue, ni d’oreilles. La procession d’entrée le fit se lever avec toute l’assemblée ; il murmura par devers lui le Kyrie ; son visage s’éclaira au Gloria; il suivit les lectures bibliques  sur  son  Missel,  pour  faire « tout comme »  et s’ apprêtait  à somnoler  pendant  le  sermon,  lorsqu’ il vit  que c’ était le  Père  Guy qui s’avançait vers l’ambon pour commenter l’ Evangile du jour. Or, il regarda attentivement, et dès que les lèvres du sermonneur s’ouvrirent, son visage de moine, déjà buriné et courbé par les ans, s’irradia comme un petit soleil levant.

–                           – Plus que le renoncement, l’ Evangile enseigne le détachement … ni dédain, ni incompréhension, ni abandon mais conviction que l’essentiel est ailleurs …

–                                  Pinot entendait … oui, il entendit soudain les paroles, courtes, détachées de l’orateur sacré :

–                                – Au coeur de la technique, de sa puissance, de ses ambitions, la foi loge l’humilité …elle témoigne de la différence … l’ évangile n’enseigne pas l’économie et en matière sociale et politique il n’est ni conservateur, ni révolutionnaire. La recherche de Dieu et son accueil peuvent s’accomplir à travers n’importe quelle société et situation …

–                                   Subjugué par ce qu’il entendait, le « ravi » ne se sentit pas même surpris d’entendre, d’ ouïr à nouveau, tant il était à l’écoute de ces petites phrases hachées, débitées de façon monotone et sans aucune facilité : elles lui rentraient dans le coeur, tout droit comme des saetas de Semaine Sainte à Séville. Le Père Guy n’avait aucun talent d’orateur mais toute l’assemblée était suspendue à ses lèvres. Un petit miracle, invisible, inconnu de tous, venait de s’élever sous ses voûtes et toucher le plus pauvre de tous les assistants, sans que l’ intéressé s’en rendit même compte.

–                                – Mais l’évangile a ses économistes : la veuve indigente et son obole, le truand Zachée qui laisse la moitié de ses biens aux pauvres, l’ employé des ouvriers de la dernière heure, le samaritain qui paye d’avance l’hôtelier, l’homme qui invite les SDF à son festin puisque les invités priés se font excuser ….

–                        

–                                Pinot se retrouva avec la femme et son onction dispendieuse à Béthanie, avec Marie à Cana et même avec Jésus qui multiplie les pains. Il était dans l’émerveillement, sans avoir compris encore qu’il n’était pas du tout naturel qu’il entendit ces récits fabuleux :

–                      

–        

–        

–        

–        

–                         – L’ évangile est traversé par une singulière promptitude … il faut s’accorder avec l’ adversaire en chemin … se tenir prêt pour éviter ce qui attend le serviteur imprévoyant … le riche dont les terres ont beaucoup rapporté, la mort le saisit en train de calculer et de projeter … l’imminence entraîne la vigilance …

–                         – « Imminence ! », se dit le ravi et il formula immédiatement sa prière. Pas l’action de grâces, le merci – il n’avait pas encore compris ! – mais une demande.

–                         Le Père Guy achevait son homélie :

–                         – Concevoir le salut sous le signe du droit, c’est mettre sa confiance en ce que l’on fait : mercenaire éternel, on ne connaîtra jamais la Joie sous le signe du don gratuit. Amen.

–                         Un bref silence dense s’ensuivit qui fut rompu par un cri joyeux de Pinot :

–                              – Père Guy, bravo ! C’est pas un sermon mais un buisson ardent !

                        Et, dans les cieux entrouverts, les anges eux-mêmes se turent. Pour sourire.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s