Contes de l’ermite Breton

L’ermite et le lézard

                           « Comme un lézard, sous la grande chaleur des jours d’été, lorsqu’il change de haie, semble un éclair traversant le chemin … » Dante, in « La divine comédie »)

                        Frère Grégoire, dans son désert, vivait entouré d’animaux, depuis les poissons, les batraciens et les reptiles, les bestioles, les oiseaux et jusqu’aux mammifères. Ces derniers étaient rares. A l’aube aux couleurs opalines et rosées, un beau jour, il fut réveillé par le regard de la biche qui l’observait à travers la grande porte vitrée de sa cellule; une autre fois, à la tombée de la nuit, c’est une laie avec un sizain de marcassins qui lui boucha le sentier; les perdreaux ou les poules faisanes de l’automne  couraient sous ses pas avant que de s’envoler comme une bourrasque de feuilles séchées; un renardeau, les yeux fixes et malicieux, avait osé le narguer sous son nez; le blaireau rasait le fond des fossés; les éperviers, en couple, rodaient là-haut, très haut, reconnaissables à la stridence de leurs cris, au son plus aigu que celui des choucas; les brocards ouvraient tout grand leurs yeux de femmes coquettes, avant de sauter avec élégance, s’arrêter et se retourner, comme pour lui dire : « – L’ai-je bien sauté ? »

                           Au petit bassin de pierre, qui retenait l’eau de la source, l’ermite, chaque jour, à midi,  jouait au sauveteur en retirant délicatement du piège des eaux toutes sortes d’insectes, qu’il ne pouvait pas tous nommer. Il s’attachait surtout aux guêpes, aux abeilles, aux criquets et aux papillons, plus familiers. Un jour, un bel empereur, sauvé de justesse de la suffocation  par  noyade, prit  le  temps  de  se  remettre  sur  le  doigt  de Grégoire, qui soufflait chaud sur ses ailes pour les sécher et ne le quitta pas de toute la journée jusqu’au couchant, forçant l’ermite à élever son index droit pendant toutes ses occupations.

                                          – Encore heureux que ce fut un papillon, se dit-il, parce qu’avec les guêpes, au début j’avais moins de chance …

              En effet, dans ses premiers essais de sauvetage en mer , il se faisait cruellement piquer par les guêpes :

                – Chouette reconnaissance !, s’écriait-il, en jurant et maudissant, et décidant de boycotter les scélérates, au profit des abeilles qui ne piquaient jamais. Sa faveur, cependant, allait aux pauvres petits criquets, qui n’avaient même pas d’ailes pour se retenir en surface et qui, une fois retirés des eaux, se mettaient à sauter sans aucun sens apparent de l’orientation, retombant dans les eaux froides.

–                        Frère Grégoire commençait à connaître son petit monde, sans oublier les mouches et les fourmis, le scarabée ou la libellule. Par un bel après-midi, alors qu’il méditait, immobile, sur sa terrasse aux grès roses, un aigle gypaète se posa non loin de lui sur un rocher, roulant des yeux fixes et redoutables entre lui et un point, alors inconnu aux yeux de l’ermite. L’homme scrutait l’objet invisible qui semblait tant attirer la convoitise du rapace, jusqu’à ce qu’il distingua, couleur grise sur couleur grise, un gros lézard qui semblait fasciné par le regard de l’oiseau. Il comprit aussitôt que le chasseur des airs n’avait qu’un obstacle entre lui et sa proie : l’humain,  dont l’immobilité l’inquiétait.

–                         Soudain l’aigle développa son envergure considérable pour s’élever et s’abattre sur le lézard qui ne semblait même pas songer à fuir. Grégoire eut juste le temps de couvrir le reptile avant que le volatile surpris ne plonge ses serres dans le défenseur hardi, qui s’en tira en voyant la moitié de sa bure, déchirée,  s’envoler dans les airs, et en sentant du bout des doigts les traces sanglantes et douloureuses de la flagellation .

–                       L’ermite aurait bien d’autres histoires à vous raconter, mais comme il ne peut, dans sa solitude, en narrer aucune, à personne, il les oublie au fur et à mesure. Et puis  sait-il seulement  écrire ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s