La sobriété

Homélie du dimanche 9 octobre, suite…

« Frères, je sais vivre de peu, je sais aussi avoir tout cequ’il me faut. Etre rassasié et avoir faim, avoir tout ce qu’il me faut et manquer de tout, j’ai appris cela de toutes les façons …Ce pendant, vous avez bien fait de m’aider tous ensemble quand j’étais dans la gêne. »

Lettre aux Philippiens, IV,12-14

Ces lignes de Paul m’ont peut-être inconsciemment inspiré l’autre soir, à une conférence-débat dans laquelle le Ministre de l’Economie et des Finances s’entremêlait maladroitement, entre « rigueur » et « austérité », lorsque, pour trancher cette question de communication et de sémantique, je lui suggéré de parler de « sobriété ». Mais si la sobriété n’est ni la rigueur, ni l’austérité, comment la caractériser, la dépeindre et s’en inspirer ?
Si l’image du capitalisme financier est si atroce pour tant de gens qui pâtissent de la crise économique actuelle, c’est d’une part parce qu’il représente, de façon moderne mais abstraite, l’amour déréglé des richesses. On peut aimer les richesses de deux manières. La première est celle de l’homme prudent qui estime les biens de la fortune en tant qu’ils lui sont nécessaires pour la satisfaction de ses besoins, et même utiles pour l’exercice de la solidarité avec les plus démunis. Toute la question sera dans le discernement pour savoir ce qu’est pratiquement la « satisfaction de ses besoins », en espérant qu’elle ne sera pas telle que la solidarité en pâtisse : d’où la question subséquente du « superflu ». La seconde est celle de l’homme cupide qui veut et amasse la richesse pour elle-même, sana aucun souci des devoirs qu’elle impose celui qui la possède. St Thomas d’ Aquin, en bon disciple d’ Aristote mais, en plus, inspiré par l’Esprit saint, a très bien expliqué en quoi consiste ce désordre moral : « L’avarice peut impliquer deux sortes de dérèglement à l’égard des biens extérieurs. Le premier se rapport immédiatement à leur acquisition ou à leur conservation et consiste en ce qu’on acquiert ou conserve plus qu’on ne doit. En ce sens l’avarice est un péché qui va directement contre le prochain, parce qu’au point de vue des richesses extérieures, un homme ne peut être dans la surabondance sans qu’un autre ne soit dans le besoin. Il est impossible, en effet que tous possèdent en même temps les biens temporels. Le second dérèglement concerne les affections intérieures que l’on a pour les richesses, quand ou les aime ou qu’on les désire, ou qu’on se délecte en elles de manière immodérée. A ce point de vue, l’avarice est un péché de l’homme contre lui-même, parce que son affection est par là désordonnée, quoi qu’il n’y ait pas dans son corps de désordre comme par les vices charnels. En conséquence l’avarice est aussi un péché contre Dieu, en tant que l’homme méprise le bien éternel pour un temporel. » Ce dernier point, je l’ai entendu résumé lapidairement et avec une ironie pleine d’humour par un paysan cévenol, parlant d’un voisin qui avait beaucoup de biens au soleil :  » Il sera le plus riche du cimetière ! »
La sobriété ne consiste pas seulement à éviter d’accumuler, de thésauriser aux dépens de la solidarité, elle doit rappeler que l’argent est un échange, un fruit du travail qui est transmis à travers une unité de compte. La relation à autrui se sert des chiffres pour quantifier l’échange, mais ce qui est premier et primordial, c’est l’échange. Ne pas être sobre, c’est détourner la circulation des réalisations humaines au profit de sa seule jouissance; c’est capter le potentiel d’échange pour échanger seulement avec soi même, dans une perspective narcissique qui a conduit à penser que le bonheur est en soi, renonçant à le chercher dans le visage de l’autre. C’est une véritable perversion du langage que de donner une valeur en soi à l’argent, car, si l’argent n’est plus un moyen d’échange, mais une fin en soi, les relations entre humains se détériorent gravement : la dignité de la personne humaine est gravement atteinte et dans celui qui capitalise à son seul profit et dans celui qui dépérit dans la misère. (cf. la parabole de Lazare et du mauvais riche).
Jésus n’ignorait nullement les réalités économiques de son temps, et pourtant l’esprit de sobriété rejoint celui de l’appel à la gratuité qui lui était familier (cf. la fameuse parabole des « petits oiseaux » Mt.VI,24-34) : il ne proposait pas une insouciance inconséquente, mais un esprit de gratuité dans les relations d’argent, qui va jusqu’à ne pas attendre en retour dans le cas du prêt, et encore plus dans le relationnel.

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