Contes de l’ermite Breton

L’ermite et l’araignée

               Dans l’oratoire de l’ermite il y avait une ruche en paille, telle qu’on en trouvait autrefois encore dans les greniers, enfouie sous la poussière – cette pulvérulence discrète mais qui s’enflammait comme de l’amadou ! – : elle servait aujourd’hui, reluisante de cire, de tabernacle pour la Présence Sainte devant laquelle se recueillait frère Grégoire.

                     Une petite croix de jonc, pas plus grande qu’une main,  accueillait, crucifié, un petit Christ dont la tête irradiait d’un faisceau de pailles en étoiles, ce qui le rendait plus glorieux que mortifère et douloureux. Il le contemplait, lorsque l’inquiétude l’avait saisi, et il refermait les yeux, bienheureux.

                        Ce jour-là, en plein midi, alors qu’il avait achevé Sexte – la lecture des Heures qui correspond au mitan du jour – , un rayon de soleil s’était glissé sur la Croix et son ressuscité mais sous le bras gauche, et il découvrit une toute petite araignée dorée qui avait tissé sa toile parfaite, aérienne et précieuse comme le cristal, depuis l’extrémité de la croix jusqu’au pied de l’ écartelé divin.

                        Il se dit que c’était un ange, un micro angelos, envoyé là en mission de vigilance pour arrêter toutes les mouches de distraction, d’irritation futile et de vanité, et qu’avec lui, ce messager-gardien aurait fort à faire dans ses temps de silence si troués de toutes sortes de harcèlements.

                        – Sa toile est belle mais gracile. Saura-t-elle rendre prisonnières les plus grosses ?Et surtout pourquoi un si petit piège pour mes si grands ennemis ?

                               – Ah ! Si tu avais la foi gros comme un grain de sénevé …

                     Il crut entendre une voix mais il n’y avait pas de voix : seule une  toile d’ araignée  et son hôtesse immobile. Grégoire  décida d’observer mais, une heure durant, pas un seul moucheron pour troubler la lumière. L’ermite s’en fut à son travail de bûcheron, tracassé par cette parabole vivante mais les ahanements , la sueur, la fatigue et … les mouches  eurent  vite  fait  de  tout  lui  faire  oublier. Il  revint pour son office des vêpres, à la neuvième heure, et se souvint de la petite toile d’araignée avec curiosité : une proie se balançait-elle entre les fils d’argent ? Pas un seul insecte, gros ou minuscule, n’avait servi de proie. Perplexe, l’ermite chanta son office, quelque peu distraitement mais pas assez pour qu’il ne vit soudain un gros bourdon vrombissant foncer tout droit dans la toile et s’y emberlificoter, tournoyant sur lui-même pour se ligoter. La petite araignée d’or n’avait pas cillé. Elle laissa sa victime s’épuiser et s’asphyxier d’elle-même jusqu’à qu’elle devint immobile.

             Frère Grégoire n’en croyait pas ses yeux et soudain comprit la leçon, en murmurant :

             – La force de nos tentations est proportionnelle aux moyens qui nous sont donnés par la grâce divine : nous croyons ces moyens trop petits et trop faibles face à l’ardeur de ce qui nous menace ,alors qu’il n’en est rien. A gros bourdon, petite toile de vigilance. Et de résistance.

                    Depuis ce temps-là, l’ermite résista beaucoup mieux à toutes sortes de distractions. Et même à des tentations encore plus sulfureuses. Il avait tendu dans sa tête la petite toile d’argent. Celle de la grande vigilance. Et de résistance.

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